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Mathieu Hilfiger

Renverse

Averse retardée par trop de patience accumulée dans les nuages.
Lumière de cordeaux et de bords de berges.
Haillons trempés de l’araignée sous la lucarne.

L’époque interdit encore de chauffer le séjour
– ne nous protègent de la fraîcheur que de fins carreaux de verre.
Quelques arbres dansent derrière, mais sans notre permission,
une gigue exécutée par l’inégale propriété de leurs feuillages.

L’inquiétude a gagné ainsi sur le territoire de mon esprit.
La sérénité n’habite plus que le jardin de ton corps :
comment s’y enfoncer et en puiser la force en ses racines,
alors qu’une grille de pluie m’en sépare ?

> Mathieu Hilfiger. Né en 1979 à Strasbourg. Études de lettres, de langues anciennes et de philosophie. Dirige depuis 2001 la revue de littérature Le Bateau Fantôme. Publie poèmes, entretiens et articles dans de nombreuses revues (Arpa, Passage d’encre, Le Fram, Pyro, Nunc, Le Philosophoire, etc.). Dernier recueil publié : D’une Craie qui s’efface précédé de Reflets et Disgrâce (L’Harmattan, 2009). Achève actuellement Nuit Primitive, méditation poétique en prose sur l’imaginaire archaïque de la nuit, et L’Aube Animale, recueil de poèmes en prose.
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Andoche Praudel
Tsunami

Grâce à mon travail de céramiste, d’abord, je suis lié au Japon depuis 1993. J’y vais une ou deux fois par an. Aussi, dès le 11 mars, ai-je été particulièrement attentif à toute information concernant le tsunami du Nord-est, puis l’accident atomique de Fukushima. Comme on le sait, cette information était délivrée par miettes emballées dans un joli papier. Depuis, le directeur de Tepco, l’entreprise responsable de ne pas avoir assuré toutes les normes de sécurité, a démissionné, puis, est décédé. Dernière victime en date, un présentateur de télévision, qui a consommé en direct des poireaux de Fukushima et... a été victime d’une forme radicale de leucémie — sans que l’on puisse affirmer toutefois qu’il n’avait pas contracté la maladie auparavant.
Car Fukushima est la ville principale d’une préfecture du Tohoku (le Nord-est), située à plusieurs dizaines de kilomètres de la centrale sinistrée. Aujourd’hui, on voudrait continuer à y vivre normalement, avec des supermarchés, des cafétérias, des garages, etc. Hélas, les agriculteurs de la région ne portent plus guère leur production aux marchés. En effet, il y a ceux qui ont dû sortir de la zone d’exclusion, sur un rayon de 10 Km à partir des réacteurs, et qui, comme tous ses habitants, se sont réfugiés plus loin, dans la famille ou chez des amis. Peu y exercent leur métier. Ce sont des refuges temporaires, mais personne ne sait si c’est pour dix ans ou bien cent. Dans une deuxième zone, entre 20 et 50 Km, la plupart ont choisi également de se mettre à l’abri ailleurs, surtout ceux qui avaient des enfants. Quand on prend la route de Fukushima vers la mer, on passe ainsi, de village en village sans rencontrer âme qui vive. En ce lieu, pourtant, les maisons ne sont pas effondrées, les jardins abondent de légumes plus forts que la mauvaise herbe. Mais on sait qu’ils sont empoisonnés. Pourtant, toute la préfecture n’est pas contaminée. Ça dépend des jours. Ceux qui continuent à cultiver acceptent de se soumettre à des tests réguliers, car, bien entendu, la mention « provenance de Fukushima » n’attire pas forcément le consommateur. Parfois le riz de l’un est jugé propre à la consommation ; celui du voisin, non. Celui-ci aura travaillé pour rien, même pas pour se nourrir.

En novembre, je suis allé au Japon comme d’habitude, mais en redoutant ce que j’allais y trouver. J’ai compris tout de suite qu’il valait mieux ne pas parler du problème. L’affliction est trop grande. Quant à l’incurie des uns ou des autres, si vous n’avez pas de solution, évitez de critiquer !
L’activité économique du pays a forcément baissé, puisqu’il lui manque une source importante d’énergie du moment ou l’énorme centrale qui alimentait Tokyo est en berne. Alors, dans ce pays où l’on avait l’habitude de laisser toutes les lumières allumées, on éteint la lumière ! Les immenses panneaux lumineux publicitaires de Tokyo eux aussi sont éteints à 90%. Un réverbère sur deux fonctionne. Mais chacun se démène, faisant à la fois preuve de solidarité — Charity est maintenant une rubrique de chaque journal, à la page des arts et spectacles : il s’agit de concerts, galas, expositions dont le produit sera reversé aux sinistrés — et de regain d’activité dans sa profession. 
Sur la route vers la zone dangereuse, nous avons trouvé une étable, grande, moderne mais à première vue désaffectée. J’ai pourtant remarqué du fumier. En s’approchant, on a vu qu’il  y avait encore une dizaine de vaches, qui ruminaient dans l’obscurité. Puis, un jeune homme est venu vers nous. « — Vous avez encore le droit d’avoir des vaches ?  — Des cobayes, ce ne sont que des spécimens pour l’étude ; au moment de Hiroshima les Américains ont interdit aux médecins japonais de jamais rien rédiger ni noter sur les effets des radiations... — Qui les soigne ? — Nous sommes quelques volontaires et venons à tour de rôle. » Les autres vaches, environ 200, ont été euthanasiées1 début avril. J’ai aussi demandé si les voleurs ne venaient pas dans les maisons ; abandonnées avec les carottes sur la table. Si, m’a-t-on avoué, c’est pourquoi ceux qui ne sont pas partis trop loin essaient de venir régulièrement. Bientôt, les maisons seront toutes rasées. 

En bord de mer, plus au nord, c’est-à-dire là où il n’y a plus de risques, tout est récuré, trié et remis au carré, (comme si on voulait refermer la boîte de Pandore?)  De temps à autre, cependant, un bateau juché sur un mur, des toilettes publiques peintes en blanc au milieu de nulle part, un camion de pompier sur le ventre dans un champ nous disent que ce qu’on voit n’est pas tout à fait normal.
C’est pourquoi j’ai aussi tenu à faire des photos. Pour témoigner, sans doute, mais aussi pour essayer de saisir l’intangible...

Le journal publie également, au jour le jour, une carte des radiations. Lors de l’explosion du premier réacteur, les radiations ont dangereusement atteint Nikko, haut lieu du tourisme. Du jour au lendemain ce temple toujours bourré comme une rame de métro était désert, rendu à ses cryptomères séculaires ! Aujourd’hui, la situation s’améliore et le grand restaurant sis dans le jardin du temple faisait salle comble au déjeuner. Il a tenu à nous faire cadeau de l’addition... Nous n’avons parlé de rien. Mon ami le connaissait un peu et lui a demandé de me montrer sa collection de gramophones. Le bâtiment, en effet, date de l’époque Meiji et, vers 1870, il était la résidence d’été du directeur américain de la Columbia. Il avait le premier apporté des pièces d’Edison puis, peu à peu, le dernier cri américain. La collection se poursuit avec les premiers phonos japonais, vers 1910. Nous avons écouté Satchmo sur un magnifique meuble de 1940, le dernier du genre sans doute. La vois puissante du palissandre était bouleversante de vie et de refus du malheur. Voilà, au moment de payer, le patron a dit qu’il n’en était pas question. J’espère qu’un jour, il viendra à Paris.

Paris, le 3 décembre 2011.
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1 Cf. l'article de Ph. Pons, Le Monde du 25 ou 26 novembre. On a dû se croiser à quelques jours près.

> Andoche Praudel.  Peintre et philosophe, il a d'abord fréquenté le Japon dans le cadre de son apprentissage de la céramique. Il a pu ainsi lier de nombreuses amitiés dans ce pays, où il revient régulièrement exposer céramiques et, plus récemment, photographies. En 1999 il est pensionnaire de la Villa Kujoyama et rapportera de ce séjour un livre Essai sur la céramique japonaise depuis les origines (You Feng, 2001), travail de réflexion suivi en 2006 par Êtes-vous raku ?, chez le même éditeur. Dernière exposition, à Paris, Galerie Hélène Porée. Représenté en permanence à la Galerie Capazza. Publications collectives, in Paysage & Ornement (éd. Verdier, 2005 ), “Promenades au Louvre” (Laffont, 2010). Il collabore régulièrement à Passage d’encres.

Ci-dessus : © Ch. Tricoit.
Ci-contre : Andoche Praudel. Etables, IITATE, 23/11/11.
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Un remplacement mouvementé

par Dominique Pennec

Remplaçant « stages » sur une circonscription de l’Education nationale, j’avais été nommé pour trois semaines dans une école classée en zone d’éducation prioritaire.
Le remplacement ne devait commencer qu’un lundi de novembre. En 1994, nous travaillions encore le samedi; aussi étais-je allé prendre un premier contact avec la classe et son instituteur dès le samedi précédent…
A cette époque, le ministre de l’Education nationale ne se faisait pas encore de publicité sur « une classe, un maître », et personne ne trouvait choquant que, durant trois heures de cours, une classe se trouvât dotée de deux maîtres devant  elle.

Le collègue et moi nous rencontrâmes un moment avant l’heure des cours ; celui-ci me donna quelques informations sur le fonctionnement de la classe et les particularités des élèves. C’était une classe très difficile, dans une école difficile.

Et toute difficile qu’elle fût, cette classe n’avait pas été épargnée par les incohérences administratives… Le collègue que je remplaçais était lui-même un remplaçant. Il ne connaissait cette classe que depuis cinq ou six semaines.
« Je remplace une collègue, me dit-il, qui a fini sa formation en juin dernier. Elle a été nommée à la rentrée sur ce poste et a commencé d’y enseigner durant une semaine. » C’est le temps qu’il avait fallu à l’administration pour se rendre compte que cette jeune enseignante avait droit à un stage puisqu’elle était nommée sur un CM2 (niveau de classe réputé sensible du fait du changement de cycle en fin d’année) ET qu’elle était enseignante néophyte.
Durant son stage d’une semaine, donc stage « court », un premier remplaçant, ad hoc, avait été nommé, qui avait été chahuté… fortement, par la classe : élèves debout sur les tables, huant l’instituteur, le vouant aux mêmes lieux que le plus malheureux des arbitres sportifs.
De retour de stage, la jeune institutrice dut faire face à cette classe qui avait pris goût au jeu du chahut. Enceinte, de surcroît, épuisée par la succession de situations qu’elle avait dû prendre en charge depuis l’obtention de son diplôme, elle n’eut d’autre solution que de se protéger en précipitant le début du congé maternité…
Cette institutrice ne remettra jamais les pieds dans cette école et j’ignore ce qu’elle est devenue. Peut-être n’a-t-elle plus jamais enseigné à un CM2... Le stage qu’elle effectua en ce début d’année scolaire 1994-1995 ne lui servit donc pas. A la rentrée suivante elle était considérée administrativement comme ayant de l’expérience 
Arriva ainsi pour la remplacer le collègue que je rencontrai ce samedi-là … Il fallut quelque temps, beaucoup de patience et de fermeté à ce collègue pour redonner aux élèves des habitudes d’élèves… Trois semaines ne furent pas de trop pour se faire respecter et remettre au travail la classe. 
Trois semaines, c’est le temps de réflexion qu’il fallait à l’administration pour se rendre compte que ce collègue, nouvellement nommé, donc sans expérience, avait lui aussi lui besoin d’un stage de trois semaines!
C’est pourquoi je me présentai devant lui et sa classe ce samedi matin de novembre.
( A suivre.)

> Dominique Pennec. Vit et travaille en Basse-Normandie.
N° 11-12 Nov.-Déc. 2011

« Se tromper sur le tempo

d’une phrase

c’est se tromper sur son sens. »


Nietzsche

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