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13. « Respectez les machines » - H. Baudrillart

mardi 17 janvier 2017

13. Passage d’encres III - Janvier 2017 - issn 2496-106X.

[...] Pour gouverner il faut avoir / Manteaux ou rubans en sautoir. (bis)
Nous en tissons / Pour vous, grands de la Terre,
Et nous, pauvres canuts, / Sans drap on nous enterre.

C’est nous les canuts, / Nous sommes tout nus.
C’est nous les canuts, / Nous allons tout nus.

Mais notre règne arrivera / Quand votre règne finira. (bis)
Nous tisserons / Le linceul du vieux monde
Et l’on entend déjà / La révolte qui gronde.

C’est nous les canuts, / Nous n’irons plus nus. (bis)

Aristide Bruant. Le Chant des canuts, 1894.

*

ÉCONOMIE POLITIQUE POPULAIRE

II. Vie de Jacquard. – Les machines

(Extraits)

L’idée qu’avait conçue Jacquard, et qu’il ne réalisa que par une série de tâtonnements, cette idée, qui, examinée dans les combinaisons qu’elle met en œuvre, paraît un très-grand effort du génie mécanique, consistait à supprimer l’ouvrière ou l’enfant qui, dans le tissage de la soie, tirait ce qu’on appelait les lacs ou lacets attachés à des cordes samples. Elle remplaçait, par un système d’aiguilles et de crochets, ce travail qui exigeait une fatigue extrême, et qui causait au fabricant un surcroît de frais, que la nouvelle invention devait réduire de moitié. Elle supprimait toute une série de liseuses de dessins.

Heureux l’inventeur qui trouve un riche capitaliste à l’esprit hardi, au caractère droit et bienveillant, pour l’aider et contribuer à son succès ! Jacquard eut au moins cette bonne fortune.

[...] le métier à la Jacquard a achevé de réaliser le programme des services rendus par les machines ; il a adouci, en effet, les conditions du travail  ; il l’a dépouillé de son caractère funeste à la santé des ouvriers et des ouvrières qui s’y livraient pendant de longues heures. Rien n’était triste comme la condition de ces tireuses de cordes, dont le travail, très-dur en lui-même, conduisait souvent à un état d’ébêtement voisin de l’idiotisme.

Mais les machines, dit-on, diminuent la main-d’œuvre. Eh ! où irait-on avec cette objection ?

S’il [...] fallait une [leçon] toutefois énoncée en termes plus explicites, je vous dirais : « respectez les machines et enseignez-en le respect ! » Hélas, on les a vues encore brisées en 1848, et depuis lors dans des émeutes suscitées par elles.

Respectez les machines, car à quoi vous sert-il de les outrager, de les détruire, dans un quart d’heure d’égarement, pour qu’elles se redressent l’instant d’après sous nos yeux ?
Respectez les machines, parce qu’elles sont le seul moyen de domination de l’homme sur la matière, parce que l’homme est sans elles le plus désarmé, le plus dépourvu, le plus misérable des animaux, parce que par elles les ouvriers ont pu devenir libres et moins malheureux que par le passé.

H. Baudrillart
de l’Institut (1883)