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12. Impression soleil Jaffeux - Gilles Plazy

samedi 17 décembre 2016

12. Passage d’encres III - Décembre 2016 - issn 2496-106X.

IMPRESSION SOLEIL JAFFEUX

Ceci pour dire spontanément une approche des livres de l’œuvre de Philippe Jaffeux, non une étude qui demanderait la patience d’une lente incursion. Dès la rencontre une vive stimulation et, vite, quelques réflexions en écho.

Toute grande œuvre est ésotérique. Non forcément qu’un sens s’y cache derrière un autre, mais toujours elle tient de l’énigme, ne se donne pas au premier qui vient à elle en désinvolture, et toujours en dit plus qu’elle n’en a l’air. La langue est telle que, communément tenue bas dans le bavardage ou « l’universel » (Mallarmé), elle ne montre que peu sa richesse et ses pouvoirs et c’est exercice qu’on peut dire spirituel celui qui consiste à lui faire vraiment réellement exprimer du sens, non comme produit exact du signe mais comme exaltation de l’énergie du Verbe (ici une majuscule pour en appeler à cet élan de la parole qu’est le Dire, soit cette expérience de la langue quand elle est singulièrement activée en ce que nous nommons poésie).
Rarement un livre nous apparaît comme bloc rayonnant mais difficile à pénétrer et rares sont ceux qui alors le verraient comme autre qu’un amas de poudingue insensé. Ainsi celui de Philippe Jaffeux : Alphabet, dans l’ampleur bleue d’un volume de grand format et d’épaisseur considérable, tel qu’une balance lui attribue un poids de près d’un kilo et demi. De quoi, certes, effrayer plus d’un, toutefois sans avoir désarmé le courageux éditeur qui l’a pris en charge. Ajoutons que les pages n’en sont pas numérotées du début à la fin, en sorte qu’on ne peut s’y repérer, quand on en a eu déjà l’usage, qu’aux différences typographiques des sections qui, selon l’ordre annoncé par le titre et le sous-titre de l’ouvrage vont de A à M (après cette lettre il s’interrompt, mais en d’autres ouvrages se continuant).
Ce livre, le feuilleter c’est aussitôt en voir l’évidente originalité : d’une section à l’autre (chacune étant désignée par une lettre de l’alphabet) la mise en pages diffère, ici assumant de larges pages de texte, justifiés ou non, quelquefois centrés, là faisant cercle ou carré bordé de noir, même (pour la lettre K) posant le texte de telle sorte que pour le lire il faut tourner le livre de quatre-vingt-dix degrés. Ainsi le texte se joue du livre plutôt que de se laisser prendre au flux continu qui d’ordinaire est de règle, donc se joue du lecteur, l’invitant à jouer avec l’habitude qui se tient normalement à un fil — ce qui est contrainte ordinaire. Tel est le jeu d’écriture auquel se livre Philippe Jaffeux, pour chaque section se donnant une contrainte nouvelle, mais habilement les enchaînant.
Certes, il n’y a pas d’écriture sans contrainte, à commencer par celle de la grammaire (à trop la dénier on ne ferait que manier de l’insensé), une option prise quand une poésie qui se dit “concrète” ne prend de la langue que les sons, poussant à l’absurde le principe verlainien de la musique primordiale. Il y eut aussi les contraintes de la prosodie traditionnelle fondant un artisanat du langage qui permit à de belles œuvres de prendre forme en se pliant à des cadres prédéterminés et à d’autres de n’être que jeux plus ou moins floraux ou feuillus. La poésie (c’est un cliché) s’est libérée depuis que Rimbaud (pour ce qui est de la langue française) l’a jetée en enfer, puis qu’Apollinaire a laissé couler libre sous le pont Mirabeau l’eau de son monologue. Ce qui a provoqué, du temps plus tard, la réaction ludique de ces amateurs de nouvelles, et sans cesse renouvelées, contraintes qui ont institué l’Oulipo en académie du jeu littéraire avec ce que cela a entraîné de dilution dans l’animation culturelle des maisons de retraite ou le haïku vulgarisé est devenu le fin du fin de l’art poétique.
Contraintes donc. Mais Philippe Jaffeux n’est pas un petit joueur de salon littéraire attaché à montrer sa virtuosité : son Alphabet est un monument d’écriture fait de pièces diverses qui s’ajointent dans l’unité et la contrainte y provoque le texte qui prend forme différente à chaque section, l’auteur ainsi obligé de s’avancer sans se laisser aller au flux de l’expression. Il y a là pour lui une manière originale de prendre à son compte l’esthétique du livre. D’ordinaire un manuscrit (ou tapuscrit) est un livre virtuel dont il reviendra à un éditeur de préparer la réalisation par un imprimeur. A chacun son métier, dirait-on. Aux temps anciens de la typographie régnante certains mirent eux-mêmes la main au plomb, ou bien donnèrent ordres précis pour la composition et la mise en page. Là Mallarmé et Apollinaire furent pionniers. L’ordinateur a bouleversé cet ordre de la chose imprimée, mais peu d’auteurs se sont saisis de l’opportunité offerte à eux par l’écriture digitale : n’importe qui s’appliquant un peu à l’ordinateur peut aujourd’hui s’en servir autant pour l’établissement de son texte que pour sa composition et sa mise en pages et l’auteur plus que jamais peut-être maître du livre.
Lisant son Alphabet, livre-manifeste d’un auteur digital, on perçoit vite que l’auteur a fait pacte avec l’octet, personnage récurrent, obsessionnel dans un texte polymorphe qui prend son unité d’une constante répétition de quelques motifs, qui fait rythme comme c’est le cas dans la musique dite justement « répétitive », laquelle ne craint pas laisser rayonner une charge hypnotique. Oui, en ces feuillets ce sont bien des feuillets d’un autre Hypnos qui sont reliés et c’est en en mâchant les phrases qu’il faut le lire tant alors on est pris par leur rythme, qui semble être celui d’un livre sans fin. D’ailleurs celui-ci est inachevé puisque, ainsi que cela a été indiqué sur la couverture (le N et le O ont fait depuis l’objet de livrets annexes). Telle est « la fragilité d’une aventure hypnotique » qui n’est pas sans relation avec « le feuilletage d’un vide » et « la circulation du hasart » (sic) ainsi qu’on peut le lire à la page I de la lettre B.
Le hasart serait-il l’art de la hase, qui est femelle du lièvre ? Omniprésent tel une clef de l’ouvrage, ce hasart, dont il ne me déplairait pas qu’il fût féminin, s’il lève un lièvre ce serait sans doute celui d’une telle œuvre, qui s’avance à grandes foulées de phrases juxtaposées comme en une longue litanie. Donc ici pas de fil à suivre autre que, discontinu, celui de l’alphabet, dont chaque lettre ouvre une porte. Alors ce livre, faut-il le lire du début à la fin, ou bien en passer les portes comme opportun il semble ? Sans doute ici n’est pas incité un lecteur conséquent tournant sagement les pages dans l’ordre de leur défilé et il ne semble pas inconvenant d’y entrer par une porte ou l’autre, quitte à ne pas manquer ensuite à prendre le fil de l’Ariane alphabétique pour voir et comprendre comment tout cela s’ajointe. Et pourquoi ne pourrait-on pas y entrer au hasard, y cueillir quelques lignes dans une page puis une autre ? L’auteur peut-être y aurait à redire mais, puisque jeu il y a, à chacun de jouer comme il lui sied. Picorer çà et là peut-être un bon début, puis, l’appétit venant en lisant, se mettre en suite sérieusement à table (n’oublions pas que le volume est assez lourd pour qu’on le pose devant soi avant de le lire).
Exemple : j’ouvre d’un geste spontané et voici une page occupée par un cercle en lequel sont distribuées des phrases numérotées de 52 à 27, le numéro étant séparé de la phrase par une série de points, ce qui laisse un blanc dans ce qui sinon serait compact, et je lis : « … s’enivre grâce à son téléphone pour calligraphier la sobriété d’un cercle… » Voici qui paraît au mieux énigmatique, au pire absurde. Remontant quelques pages j’apprends que ces cercles appartiennent à la lettre E, dont le principe (la clef, la contrainte) est ainsi défini en fin de section : « La lettre, intitulée Zen…, est composée de 26 cercles qui contiennent 26 phrases et autant de nombres. Les 676 Nombres sont devancés par trois points et suivis par 26 points de suspension. Le dernier cercle est dessiné en pointillé et la phrase finale se termine par un point d’exclamation qui annonce la F. » (Chaque section du livre est bâtie sur le nombre 676, qui est le carré de 26, nombre des lettres de notre alphabet). Ce à quoi il faut ajouter que chacune des six cent soixante-seize phrases comprend le mot téléphone.
La petite phrase citée après avoir été désignée par le sort porte le numéro 561 (la numérotation est dégressive) et, outre le téléphone (modèle ancien à cadran circulaire), elle traite d’ivresse et de sobriété, de calligraphie et de cercle en parallèle de deux oppositions. La sobriété n’est pas un caractère de l’écriture de Philippe Jaffeux, qui se laisse difficilement contraindre dans une figure géométrique, cela ne lui arrivant que par exception alors qu’elle a plutôt tendance à s’étendre, à couler sans autres balises que celles des contraintes à elle données par l’auteur, mais qui canalisent sans rompre. Voyez les lettres B, C et D en lesquelles se succèdent des phrases que ne lie aucun fil syntaxique et qui s’enchaînent comme perles d’un collier. Dans le poème « Aux imbéciles » de son Collier de griffes Charles Cros, qui lui non plus n’était pas un esprit conforme, écrivait : « Quand nous irisons / Tous nos horizons / D’émeraudes et de cuivres / Les gens bien assis / Exempts de soucis / Ne doivent pas nous poursuivre. » Que survienne ici le grand apologiste du hareng saur peut paraître incongru, mais la section de la lettre J est intitulée TRI CHROMIE, ce qui est une technique de photographie à l’origine de laquelle fut… Charles Cros ! (Dans le livre la couleur n’apparaît pas pour les raisons techniques, donc financières, qu’on peut supposer, mais elle est visible sur le site de l’auteur.) Charles Cros, poète au fait des sciences et des techniques, n’aurait sans doute pas dédaigné de se livrer ainsi que Philippe Jaffeux à l’écriture assistée par ordinateur, astucieux logiciels aidant. Car, à l’opposé de l’écriture dite automatique et à l’écart de toute écriture d’expression égotiste, cet écrivain (poète ?) qui cultive tel Mallarmé la disparition de l’auteur (ici nul biographe n’a son mot à dire) entretient un dialogue constructif (oui, constructif) avec son ordinateur, auquel en Dada de l’octet il ne craint pas de se confier.
Tant de jeu n’est pas ici pour ne rien dire. Tant de mots ne sont pas ici pour le plaisir du gris (c’est ainsi que dans l’imprimerie ancienne il arrivait qu’on nommât le texte), pour le simple goût d’une poésie qui, purement « spatiale », serait dénuée de sens. Tout(e) l’œuvre de Philippe Jaffeux est une réflexion/méditation labyrinthique sur l’écriture, la poésie, la pensée en ce qu’elles sont déterminées par l’alphabet, aujourd’hui énergisé par l’ordinateur. Il nous invite à nous perdre avec lui dans le tourbillon d’une pensée/poésie impossible parce que dans une infinie démultiplication elle n’a ainsi à dire que le jeu follement absurde, compulsionnel de l’alphabet. De cela même une tel(le) œuvre prend son sens.
Dans le mince cahier (trente-six pages) Écrit parlé, qui est réponse à des questions de Béatrice Machet, Philippe Jaffeux s’explique clairement : « Dans Alphabet, j’ai eu recours au traitement de texte, à l’écriture électronique, fragmentée et éclatée, afin de désapprendre à écrire, à éprouver enfin la valeur spirituelle de ce qui ne peut pas être appris (…) » Ainsi s’aventure-t-il dans une « poésie expérimentale » qui expérimente « l’effondrement de l’écriture », « une écriture en délire », « une langue vertigineuse » animée d’un « souffle intertextuel » dans un élan d’« énergie spirituelle », « énergie d’une joie inventive » dans « la dimension solaire de l’alphabet ». La langue de Philippe Jaffeux portée par des courants électriques, magnétiques (Courants blancs et Autres courants sont titres de deux livrets connexes) tourne infiniment autour du soleil noir qu’est le trou du silence cosmique, lequel est cette énigme absolue qu’aucune épée d’Œdipe ne saurait trancher.

Gilles Plazy

Alphabet, Passage d’encres / Traces, 2014.
Courants blancs, Atelier de l’agneau, 2014.
Autres courants, Atelier de l’agneau, 2015.
Écrit parlé (entretien avec Béatrice Machet), Passage d’encres, 2016.
N, Passage d’encres, 2013.
O L’An, Atelier de l’agneau, 2011.
www.philippejaffeux

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NDÉ
Alphabet. Guern, Passage d’encres, coll. Trace(s), 2013.
Ouvrage publié avec le concours du Centre national du livre.
21 x 29,7 cm - 394 p. - ISBN 978-2-35855-103-8 - 30 € franco de port.

Écrit parlé (entretien avec Béatrice Machet). Guern, Passage d’encres, coll. Trait court, 2016.
12 x 21 cm - 40 p.- ISBN 978-2-35855-121-2 - 5 € franco de port.

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