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10. Takeshi MOTOMIYA : méditer - Martine Monteau

lundi 10 octobre 2016

10. Passage d’encres III - 4e trimestre 2016 - issn 2496-106X.

Takeshi MOTOMIYA : méditer

par Martine Monteau

Dans son atelier de Barcelone, Takeshi MOTOMIYA applique selon divers procédés des pigments naturels sur des panneaux de bois. Autour du peintre, ni tubes, ni huiles, ni solvants mais des rayonnages de bocaux colorés : de la terre noire à la poudre de marbre, toute la gamme d’éclats qui va convertir cette materia prima en lumière. Étalée, abrasée cette poudre imprègne le support. La surface teinte va être travaillée et attaquée, burinée, taraudée, piquetée, griffée, grattée pour acquérir une apparence lisse ou grenue qui, accrochant le regard, donnera coloration au mythe. Le plasticien qui imprime relief à l’image n’oublie pas qu’il fut graveur, aux côtés de Tapiès et de Barceló. Granuleuse ou veloutée, la texture donne à la composition sa qualité tactile, sa vibration et ses variations lumineuses.
Par cet art du peu – souvent mimétique – Motomiya s’attache à nous rendre le sentiment des choses. Au Japon, celles-ci ont une âme et c’est d’elles qu’il s’agit dans ces images sobres, silencieuses, morandiennes. Monde coi posé là, dans la douceur, en un geste de porrection.
Si la figure s’absente de sa peinture, réduite à des apparitions subreptices – « visages » vides, mains – Motomiya nous tend des objets muets à méditer tels ceux du cortège du Graal. Ainsi une paire de vases transparents, quelques pelotes, un livre, un croissant lunaire, un bouquet solaire… invitent au tête-à-tête. Si ces petits formats isolent sur le fond quelque objet simple, ces vanités, par leur titre, mutent de sens : Harpies nos deux vases, Livre doux cet ouvrage ouvert sur une coulée de miel, Trône dans le ciel le fauteuil…
La Porte est l’un de ces motifs. Dans La Petite porte, Triangle (détail d’une palissade), comme dans Terra de Ningu (No man’s land, 1), simulacre d’un carrelage, la mimêsis joue du trompe-l’œil. Couvrant le support de bois, Takeshi Motomiya recrée picturalement planches et charnières de métal ou un pavement de grès. Un enduit de résine de marbre donne épaisseur, relief et patine à une matière portant traces et usure du temps. Cet espace peint et gravé marque le seuil du visible, scelle le caché, nous tient là, dans l’infranchi, au seuil.
D’autres tableaux évoquent l’accès vers un lieu menaçant et funeste : Exode, limbes, Exode, perdant, arqués tels des ponts ; Exode, réprouvé  : rouge et vibrionnante myriade, ou bien les fleuves et passeurs des enfers : Achéron, Phlégéton, Styx, Phlégias – ce Christophe sortant de l’abîme chargé d’un soleil lumineux. La Porte bleue clôt ailleurs le Jardin du silence, 1. La Porte, celle de La Divina Commedia, de Kafka, est scellement. Elle limite le sacré, sépare la mort, la Vie.
Nous demeurons ici, nos pas, notre regard arrêtés sur cette clôture, cette évidence du tableau. C’est cela le secret, cet espace du visible : fenêtre, rideau, porte, miroir, mur, tableau, ce sur quoi achoppe la vision et bute la pénétration : l’obstacle, le réel. Cette limite qui nous tient là, silencieux, force le respect, l’humilité, adoube la distance. L’Ici est notre sauvegarde, notre terre de salut, notre royaume : hors est l’exil, le péril de l’infini.

Mythes et rites de passage prennent là le relais multipliant seuils, initiations et rites. Prière et dévotion, offrandes et lieux sacrés créent des ponts, des échappées vers ces lieux-dieux que l’art, longtemps, partout, a investis, ses visées et visions distanciées tendues vers l’inconnu, vers ces demeures de l’Autre.
La fabrique des mythes et leur interprétation colorée sont revisitées par l’artiste.
Cendres, déités et peuples engloutis, empreintes de mondes disparus, métamorphosés, livrent leurs traces, l’anthropomorphisme devenu abstraction, géométrie. Motomiya tire de ses lectures (Bible, Dante, Goethe…) des indices pour la réflexion ; les expressions, les proverbes, la saveur des mots donnent couleur à l’idée. Voir est savoir, exercice d’intelligence.
Le sacré est ce lieu où les contraires s’ignifient ensemble – alliance mort-Vie ici célébrée par le noir-rouge – couleur où coulent, Rivière rouge, Styx, flux et feu. Le noir, en glacis, est profond, nuancé, saturé ou brillant
Tricolore rend hommage à une France meurtrie. Les trois surfaces aux teintes non conformes ni uniformes y sont serties de noir.
Voici posées sur leur ombre des pelotes travaillées en relief. Le Mauvais sauveur 1, 2 (Mal guardar) réfère-t-il au mythe d’Orphée, Eurydice perdue ? Dans le dédale, le fil d’Ariane se perd en circonvolutions, insolubles imbroglios serrant liens et biens. Dans la succession des intrigues, des drames, le tragique ne se dénoue pas par le crime.
L’effervescente ivresse détourne la Manne salvatrice en « bulles spéculatives », la fièvre de l’argent corrompt, est vacuité…
Les sphères du mandala célèbrent l’Unité du Tout. Dans ces cercles chromatiques, on peut voir des godets de pigments et d’épices ou une coupe de fruits, des planètes. Grains, texture, couleurs rappellent le parcours des sand paintings chamaniques ou bouddhiques. Le mandala agrège les mythes. Au chatoiement de la Roue vont les cycles des transformations. En cette Rose mystique se subtilise la matière, s’opère la conversion du regard et du sens.
Ainsi, à observer le silence, Motomiya actualise-t-il le mythe, souligne-t-il l’ambiguïté du symbole. L’évidence avec lui se fait question et évidance. Ses objets à méditer réfléchissent l’art, ses enjeux, ceux de notre temps.

* Galerie Couteron, 16 rue Guénégaud, Paris 75006. Du 15 septembre au 29 octobre 2016 - galerie-couteron
V. aussi le portfolio ci-dessous (NDLR).

Portfolio