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9. La Mer de Koan - Salah Stétié

vendredi 29 juillet 2016

9. Passage d’encres III - 3e trimestre 2016 - issn en cours.

La Mer de Koan, manière noire de Woda (dernier état, 2003).

LA MER DE KOAN

« Il faudrait peut-être savoir » – « Je n’en vois pas la nécessité », répondit M. La conversation s’arrêta là, mais non le cours de la rêverie de l’un et l’autre homme, tous deux comme retirés du monde et regardant simultanément le même point fixe, en deçà ou au-delà du feu d’affaiblissant dans le cadre de la cheminée. Bientôt l’un et l’autre se diront distraitement « à demain » avant de retrouver chacun sa chambre plus froide qu’il n’aurait convenu et, jusque sous leurs paupières en train de se fermer pour les quelques heures plus pures qui feront le lit de leur nuit, l’un et l’autre percevront dans une dernière lueur la même lancinante question : « La mer de Koan existe-t-elle ? »

La question, à vrai dire, ne mettait en jeu rien de leur vie qui importât. Cette information, si elle leur avait été communiquée par les voies normales, à l’école, par exemple, un peu avant le rendez-vous du certificat d’études primaires ou, plus tard, au lycée, par le maître d’histoire amateur de géographie et souvent faisant aller et venir son cours d’une discipline à l’autre comme un tisseur de tapis sa navette,
oui, si cette information leur était parvenue par cette voie-là, sans doute
n’y auraient-ils prêté que l’attention presque nulle qu’elle mérite et rapidement leur intérêt se serait-il porté ailleurs : « Ah, bon ! se seraient-ils dit, une mer de Koan existe dans l’une de ces grandes déchirures ac­cueillantes à l’eau que sait produire la Terre, là-bas, en Extrême-Orient. Notons cela, à notre façon, dans l’un des plus modestes plis dont notre mémoire est capable, pli ou froissement de mille et mille autres plis comme un papier seulement utilitaire qu’on s’apprêterait à jeter– notons cela donc, cette peu perceptible parcelle de savoir, et hâtons-nous de l’oublier. » Mais, malheureusement, pour les deux amis, M. et J., Marcel et Jean, peut-être, la prise de conscience de l’inscription de cette mer dans la géographie de la planète s’était effectuée autrement, bien autrement. Devaient-ils pour autant, eux si discrets, si évasifs pour tout dire, même dans l’affirmation des convictions auxquelles ils tenaient le
plus, devaient-ils se trouver, se retrouver, si follement les otages d’un rêve inaccessible et lointain, d’une désignation légendaire – car, tout compte fait, les objets, les choses et les êtres deviennent rapidement définitivement mythiques s’ils sont définitivement ailleurs et autrement placés que nous dans l’espace et le temps –-, voilà bien le fond du problème. Peut-on, dans ce cas-là, parler d’angoisse ? Oui, l’on peut. Si, sortis pour rien q’un très court moment de leur statut abstrait, objets, êtres ou choses se signalent à nous, comme un phare de voiture, immobile, dirait-on, et clignotant au loin par nuit close, oui, dis-je, s’ils se signalent à nous à la façon d’une urgence mystérieuse (pourquoi cette voiture en pleine nuit ? pourquoi est-elle immobilisée ainsi ? et ce clignotant qui la révèle,pourquoi insiste-t-il ? à quelle distance se trouve-t-elle et de quelle circonstance injustifiable n’est-elle pas, en cet instant et en ce lieu, la tributaire ?) – alors, la surprise passée, c’est le début d’une sorte de vrille mentale qui se met en place et c’est le cerveau ou le cœur le lieu du taraudement, l’un devenant l’autre et l’autre l’un, et si ce n’avait été peut-être, sans doute même, dangereux, on serait allé, fût-ce sous la pluie jusqu’à elle, parce qu’un homme se trouve de la sorte questionné et qu’à son tour il questionne, et une voiture allumée, là-bas, à minuit sous la pluie, dans la solitude illégitime de l’immense désert ainsi produit, ne peut que nous devenir un serrement de gorge. Aussi les paupières désireuses de mélanger enfin leurs cils, cils de Marcel pour Marcel, cils de Jean pour Jean, les paupières tardaient, dans la nuit plutôt froide de la chambre, à jouer leur rôle apaisant de rideaux tombés sur la scène intérieure où scintillait encore un peu, comme au soleil couchant, l’énigme de la mer de Koan, dont aucun des dictionnaires consultés et reconsultés ne disait mot.

Pourtant Basile n’est pas du type à se tromper, ni du genre à tromper. C’est un voyageur professionnel qui va à la découverte du monde, assez confiant dans la sincérité de ses yeux et dans la qualité ensuite du témoignage de sa mémoire, mais toutefois suffisamment méfiant, suffisamment expérimenté, pour que sincérité du témoignage et qualité des yeux ne refusent pas d’être doublées, en quelque sorte, par l’intervention de la caméra. De ses investigations planétaires., Basile faisait des films qu’il vendait à cette grande dévoreuse de rêves qu’est la télévision. Beaucoup croient avec naïveté que la télévision est une pourvoyeuse de songes et de chimères : c’est une erreur, une assez violente erreur. La Télévision, qui mérite amplement l’initiale majuscule, est une déesse, une Déesse-mère – et il faut nourrir les Déesses-mères. Que mangent-elles, ces implacables, ces impeccables ? Elles mangent des images, toutes les images que, petits et grands, nous fabriquons spontanément, avec poésie et liberté : ces images, nous les portons spontanément à l’Idole, qui, mise en marche, nous en dépossède avec la légèreté aérienne de l’esprit, mais d’esprit elle n’en a point, elle fait comme si, elle mâche et mastique nos rêves libres, elle nous les restitue comme bouillie dans le bol. Madame-déesse-pâtée-de-chiens. Bref, les visions géographiques de Basile, qui étaient autant d’intuitions poétiques, autant de fenêtres ouvertes sur la beauté si émouvante et fragile de la planète, étaient transformées – non sans qu’y prît part sa complicité calculatrice et banalement intéressée – en « tambouille », comme on disait jadis au lycée pour désigner le très médiocre festin de la cantine. Basile avait vu, de ses yeux vu, la mer de Koan, là-bas, là-haut, dans l’un des mille plis et replis de la Terre aux confins de la Chine et de la Corée : « C’est une mer comme il y en a peu, avait-il expliqué à Marcel, à Jean et à Élise fascinés, une mer intérieure parce que, sur elle, la Terre après l’avoir accueillie et lui avoir façonné de délicats rivages de sable fin, très fin, a voulu reprendre l’avantage et garder pour elle seule cette merveille. Elle s’est donc, millénaire après millénaire, million de millénaires, ressoudée à l’embouchure, refermant doucement l’accès. Puis des bambous, une variété de bambous géants, inconnus ailleurs, est venue s’interposer entre la lisière des sables fins et le reste, plus grossier, de la texture terrestre. Même les conquérants de la plus pure audace, les explorateurs les plus subtils, les aventuriers les plus déterminés, les les hommes de pêche et de chasse, les fous de minerais et d’or, les voluptueux du caviar, ne parviennent pas, sauf accident, à trou­ver en deçà des armées de bambous redoutablement tressés par leurs racines et par leurs cimes, le seuil et la clé. Après quelques essais, ils s’écartent de la tentation du lieu, qui passe alors pour un assez incon­séquent marécage. Ils le contournent, ils s’en détournent, et, s’il s’agit de cavaliers, on les voit, au prix de longues chevauchées, qui vont plus loin, vers la terre ouverte comme la paume de la main avec ses lignes, vers la mer ouverte comme autre paume d’autre main avec ses autres lignes... Pourquoi ai-je parlé de chercheurs d’or ? Parce que la mer de Koan, dont l’eau est activée sans doute par une source ou peut-être même un fleuve souterrain (mais sans doute faut-il dire sous-marin), crache parfois sur le rivage un peu de poudre miroitante et mystérieuse, un ou deux ou trois minuscules caillots d’or. Pourquoi les pêcheurs, les chasseurs ? Parce que bien des animaux, poils ou plumes ou écailles, parmi les plus délicats de la création, ont trouvé là, menacés partout ailleurs, l’équilibre écologique dont ils ont besoin pour survivre et pour se reproduire et que les grands prédateurs, si présents dans la nature, ont ici, quand ils exercent leurs prédations, une forme de retenue, due peut-être à l’abondance des biens ou plutôt à l’absence d’une menace qui rendraient ces mêmes biens précaires, si précaires qu’il conviendrait de s’emparer d’eux avant qu’ils ne disparaissent. Ainsi l’esturgeon, poisson laid et noble, pullule-t-il là et garde-t-il pour lui seul sa précieuse manne, pareil en cela à ces mandarins chinois de haute époque au milieu de la foule immense et sale et qui portaient la même robe de tout un chacun, sauf que leur robe à eux était admirablement brodée à l’intérieur et qu’eux seuls le savaient... Oui, bien sûr, ajouta Basile, j’ai de cette mer paradigmatique et paradisiaque – je pèse mes mots – fait le sujet de l’un de mes reportages filmés, dont j’espérais la plus grande
gloire parmi les maîtres de la profession. Je ne vous cache pas, au regard du risque pris pour parvenir jusqu’à la mer de Koan, que j’atten­dais aussi, des acquéreurs de ce long-métrage, car c’était un film d’une certaine durée, de quoi me payer largement des inouïes fatigues occa­sionnées par l’entreprise. Car arriver jusque-là, croyez-le, ne fut pas une mince affaire : je vous raconterai... Mais je ne vous raconterai pas le déchirement, terrible déchirement, que ce me fut, deux mois plus tard, quand il devint évident que le film et la caméra et tout le reste de l’équi­pement étaient définitivement perdus, abîmés en mer, une autre mer : celle qui borde les îles Kouriles. Vous vous souvenez sans doute de cet avion de ligne coréen qui explosa en plein ciel touché par un missile soviétique ? L’affaire fit grand bruit à l’époque. J’étais l’un des passagers de cet avion et, recueilli aux limites de l’épuisement par un patrouilleur japonais, j’en fus l’un des très rares rescapés ».

Ni Jean, ni Marcel, ni même Élise, ni moi n’osions interroger plus avant Basile soudain bouleversé, frappé de mutisme et, aurions-nous parié, de brusque amnésie au rappel de cette catastrophe. Nous prîmes congé de lui et nous décidâmes à l’instant de nous séparer, de revenir un jour, plus tard, beaucoup plus tard, à Basile, pour à nouveau l’interroger. Lui demander, notamment, comment lui, si fragile en apparence, et si distrait derrière ses lunettes malgré son acuité professionnelle de photographe internationalement reconnu, avait repéré sur la carte – quelle carte ? – la mer de Koan, comment et avec quel(s) guide(s) au­torisé(s) et chevronné(s), dans une région si manifestement placée à la lisière du monde, il avait réussi à traverser l’armée, « les régiments com­pacts », nous avait-il dit, des irréductibles bambous. Un peu plus d’un an après ce jour, Basile, qui faisait un film sur les effets de la guerre à Dubrovnik, devait, au retour de ce reportage sur la ville adriatique qu’ïl plaçait au-dessus de toutes les autres, passer par Sarajevo, où la balle d’un franc-tireur l’attendait de toute éternité. Sa tête éclatée sous l’im­pact, jamais, dans notre douleur de l’avoir perdu, nous ne saurons de lui le fin mot de l’histoire ni le comment/pourquoi de la mer de Koan.

*

Élise déménagea pour un atelier plus grand. Dans le branle-bas et le désordre de ce déplacement, elle laissa, elle si soigneuse, se déman­teler, dans les gestes brutaux des déménageurs, plusieurs de ses toile les plus ambitieuses, dont l’une fut sérieusement déchirée. La compa­gnie d’assurances se fit prier pour payer le préjudice – mais elle paya. La toile, sinistrée, pas une fois Élise ne voulut, par la suite, nous la montrer. Elle l’avait, de désespoir – car elle privilégiait dans son travail cette œuvre rêvée à partir de la reproduction en carte postale d’une vieille peinture chinoise – plaquée, la surface peinte tournée vers le mur, contre la paroi la plus difficile d’accès de l’atelier et, sur elle, Élise avait accumulé l’une sur l’autre d’autres toiles, lourdes à manier et qu’elle n’aimait guère. La carte postale, en noir et blanc, représentait un paysage de Wang-Wei, qui fut peintre et poète sous les Tang. Longtemps, cette carte était restée, chaque fois un peu plus flétrie, fichée dans le cadre d’un immense miroir ancien et dont les dorures s’effritaient. Puis un jour elle disparut. C’est d’elle qu’elle s’était inspirée pour son tableau, auquel elle avait donné le même nom que celui de la peinture sur soie de Wang-Wei : La Mer de Koan avant l’orage. Il y avait à droite et à gauche d’une grande percée blanche de longs traits verti­caux, parfois légèrement obliques, et noirs, d’un noir absolu qui d’au­cune manière n’aurait pu ni s’y diluer ni revenir en arrière – et d’ailleurs comment revenir en arrière quand c’est noir ? Dans la percée blanche, un nuage, à l’état encore ombreux, se formait. Son reflet, plus accentué, l’inversant, le révélait plus fortement que la figure propre où il com­mençait à se constituer, à palpiter un peu, à vivre. Ce reflet ainsi posé nulle part était, de la mer absente, la seule preuve. En marge de la soie, Wang-Wei avait, de sa belle calligraphie identifiable entre mille, écrit ses vers :

La mer de Koan est mélancolique à cause de la pluie
qui viendra certainement
Mais, si la pluie ne vient pas, qui saura jamais retrouver
le chemin de la mer de Koan ?

Salah Stétié