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Mon jardin - Gérard Prémel

samedi 22 novembre 2014

MON JARDIN

Ce jour-là, un Financeur était entré dans ma maison, l’emplissant tout entière de
sa présence considérable. Il me faisait l’honneur de venir m’annoncer son intention
de Financer mon jardin. « Financer mon jardin ? --- OUI ! Nous allons en
faire Un Jardin À La Française Point Com. Un projet superbe — Un Jardin À la
Française ? Point Com ?… » Mes amis, avertis, s’étaient réjouis pour moi :
« Te voilà enfin sorti d’affaire ! » Pourtant, malgré la voix pleine d’assurance du
Financeur et les compliments de mes amis, cette idée de jardin à la française point
com ne parvenait pas à m’enchanter. « S’il vous plaît, ai-je fini par avouer au
Financeur, je crois que je préférerais une steppe… » J’ai vu la stupéfaction s’emparer
de cet homme. « Une steppe ? ? ? Mais il est fou ! Vous délirez mon
vieux ! » J’ai répondu que non, que, si financement il y avait, autant que ce soit
pour transformer mon jardin en steppe. Le Financeur prit d’abord un ton patient
pour m’expliquer qu’une steppe n’entrait pas dans le programme. Puis il passa aux
vociférations quand je lui objectai que je ne voulais pas d’un programme mais
d’une steppe, et bientôt aux menaces (il était question d’expropriation). Ça a duré
plusieurs jours, mais j’ai tenu bon, et il a fini par se lasser : il n’avait pas de temps
à perdre avec un crétin pareil. Mes amis, eux aussi, me tournèrent le dos. Ils me
désapprouvaient. « Pour une fois qu’on te donnait ta chance… », disaient-ils.
Mais j’étais bien soulagé.

Et plus j’y pense, plus je trouve que j’ai fait le bon choix. Transformer en steppe
cette modeste parcelle que plus personne dans le voisinage n’appelait jardin à
cause de ma négligence qui l’avait transformée en friche était ce qui pouvait lui
arriver de mieux. Car le fait est là : dès que je l’eus nommé steppe, l’espace si exigu de mon jardin s’est mis à croître. D’abord imperceptiblement : limites, clôtures,
barrières, bornages, ont peu à peu disparu. Et au fil du temps cet espace ainsi
dilaté a continué à s’étendre. Et c’est une expansion irrépressible qui se poursuit,
qui n’a de cesse, ce qui ne laisse pas de m’inquiéter, car ça dévore peu à peu tout
l’espace autour de moi. Tous les lieux, tous les parcours de ma vie et la succession
des jours des semaines des mois des ans. Mais, au moins, plus jamais mon
jardin ne sera cette parcelle à l’abandon qui suscitait la pitié ou le sarcasme. C’est
désormais une steppe.

Une steppe ouverte aux trente-deux aires du vent. Balayée par les rafales de sable
de sel de latérite de loess de poussière qui se trouvent sur les collines érodées les
plateaux dénudés et les plaines arides des cinq continents. Une steppe parcourue
par les chardons du Baragan les sangliers des Agriates les rennes de la toundra
les loups de la taïga les buffles de la savane. Une steppe survolée par les busards
les choucas les gerfauts les aigles gris les orfraies. J’y fais galoper mes chevaux
mongols mes appaloosas mes barbes, montés par les libres Cosaques de la
Makhnovtchina et les Catalans libertaires de la Colonne de fer. Par les amazones
rouges du fleuve Amour et les guerriers du Rif. Par les illuminés du Désert, les
Bonnets rouges de l’Argoat et les fugitifs de la Pampa. Une steppe où circulent
en liberté l’écho des kan ha diskan les plus sauvages des monts d’Arrée et des
montagnes Noires, les bribes des tangos de la nostalgie, les accents de la balalaïka,
les polyphonies de la Savane et les messages des tambours djembé. Une
steppe dont je connais les chemins les passes les pistes les fondrières les terriers
les ravines les traces les pièges – et les ressources. Une steppe sans fin ni règles,
n’ayant pour seuls repères que l’exacte multitude des étoiles. Une steppe
sillonnée par des solitaires de la confrérie des solitaires, sans dieux ni maîtres,
soeurs et frères du vent.

Et, à la fin de ma vie, je disparaîtrai quelque part au sein de cet immense ailleurs.
J’aurai perdu de vue le petit jardin qui en fut jadis le point de départ, car j’aurai
enfin atteint le vieux puits de Kurunhuel. Un puits perdu, à mille lieues de tout,
connu seulement des nomades, des errant(e)s, des transhumant(e)s, des survivant(e)s de toutes les chevauchées défaites. Ils/elles viendront là le soir pour
abreuver leurs chevaux et leurs troupeaux, négocier les saillies et procéder aux
partages. Puis certain(e)s repartiront, et celles et ceux qui resteront allumeront
des feux, afin de tenir la nuit à distance.

Gérard Prémel

Passage d’encres III - n° 2 - 4e trimestre 2014 - issn en attente.