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La claque - Jean-Paul Gavard-Perret

jeudi 14 janvier 2016

Ci-dessus : exposition Jean Anguera à La Menuiserie, Rodez (2009).

LA CLAQUE

I

Il existe toujours le mot qui manque pour que la pensée soit et celui qui lui est de trop. Il ne faut pas trop s’en soucier : le mot n’est ni la maison de dieu ni celle du réel. Il reste dépassable, c’est ce qui en fait le prix. Dès qu’il arrive il ne cerne pas ce qu’il pensait capter : bien dit sombrant dans le mal dit. Bref le mot est un mouvement et une attente – mobile enfermant son contraire. Il dit faire mais il diffère. Le mot est effaçant : il ne correspond jamais à son attente que pourtant – s’émettant – il croyait effacer. Attente annulante et retour au silence. L’immobilité du mot atteint entraîne la reprise de la circulation, de l’errance. Une fois de plus tente de rejoindre ce qui n’a pas encore de nom.

Le mot est toujours proche de la disparition : plus il s’éloigne plus il s’en approche. Il y a en lui ce qui n’est pas. Il n’y aura jamais de même, même par le mot même. L’usure en inscrit l’image sensiblement inexistante. C’est porter atteinte au vide après l’avoir rempli pour qu’un autre abîme naisse. Le mot engage donc toujours le mouvement vers le plus juste, qu’il n’atteindra jamais. Cherchant l’apparition il reste une apparence. Il crée la distance nouvelle se jetant dans l’abîme dont le langage est abîme. Pas de lumière : au mieux le noir (sur le blanc) un peu moins noir.

Écrire reste un presque dire – corps suspendu au corps du monde. Bouche sans lèvres, lèvres sans bouche : mot toujours non dedans mais devant.

Le réel, la présence demeurent toujours à dire, perdus au premier jour. Le verbe n’est pas chair, il est disparition inhérente au peu qu’il est. Ce qu’il atteint est une absence. Mettre un mot dessus c’est se retrouver absent dans la langue. En conséquence le mot tombe par ce qu’il atteint. Il n’est qu’un croire-dire, un déboîtement provisoire. Le souffle qui s’émet et s’écrase fait que l’écriture avance, répondant au silence, qui n’attend rien d’elle. Elle configure l’absence puisqu’où elle va se reconfigurer au rien. Figuré, l’infigurable se recrée sans fin. Tout ordre est provisoire : créé il est défait.

II

Nous n’irons ainsi jamais plus loin. Rentrant dans l’écriture, le monde s’y est précipité bien avant. Viendra le jour où nous aurons honte d’avoir perdu tout ce temps. Mais notre seule excuse sera celle de Beckett : « Bon qu’à ça ». L’insuffisance des mots aura donc suffi à notre existence jusqu’au silence semblable à notre langue. Ses mots auront inventé un isolement de plus. Mouvement emporté par un rêve tout en lui échappant. Enfermés et comme extérieurs à nous-mêmes. Que nous voulions mettre un ordre n’importe peu.

Le réel se déplace, inamovible, dans son accomplissement. La parole lui échappe, elle commande de toute son impuissance. C’est l’amplification du silence. Elle laisse sans paroles à mesure que nous les connaissons. Avant même d’apparaître elles disparaissent. Pas du pas où la marche abandonne. Le mot toujours trop loin pour que nous le laissions tomber. Sa nostalgie forme la nostalgie insécable de la perte depuis le jour premier, la scène primitive. Nous ne sommes là que pour écrire ce qui nous sépare du monde. Il nous ignore – l’inverse voudrait être vrai aussi.

Présence qui n’habite pas le corps mais qui le tient en vie. Les mots ne répondent pas à l’audible, au visible. Ils sont la mise en demeure qui avale – entre flux et déplacement – l’innommable en croyant le cracher. Lieu de l’écriture où les autres lieux se défont. Atteindre et dépasser. En absence de profondeur de vue où nous venons buter. Comme si le corps et son désir, comme si le mot, ne pouvaient suffire.

L’innannulable moindre nous fait tenir encore tant que le corps résiste. Dans le rêve que le monde n’existe que dans la pensée – intensité sans être. Et toujours si près de ce sans coupé de l’infini. Dormir en nos mains et notre ventre. Assis près de notre corps toujours plus proche à mesure que la fin approche et que sa disparition aura laissé pour compte son dernier effort. Ce que nous croyons être n’est qu’aller. Sans destination sinon celle de tout mortel. Mouvement perpétuel peuplé des approximations de chacun.

Le mot maintient son insomnie. Et son rêve. Sommes-nous vraiment contenus par les mots ? Pour seule réponse : nous y aurons posé notre pas. Unique mot qui nous restera. Et sa censure. Témoin d’un état qui nous aura échappé, nous n’aurons fait que tenter de croire lui répondre.

Rien ne fait que le réel s’épuise dans le mot, il n’est qu’une question ouvrant à l’ignorance.

Jean-Paul Gavard-Perret