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6. Le Camp de Rivesaltes - Claude Delmas

jeudi 26 novembre 2015

Ci-dessus : groupe de réfugiés républicains espagnols enrôlés dans le maquis
(photo de Juan Carrasco reprise par Ch.Tr.).

6. Passage d’encres III - 4e trimestre 2015 - issn en cours.

LE CAMP DE RIVESALTES

« De monstrueuses familles de youtres berlinois remontaient les Champs-Elysées au cri de “ Fife le Vront bobulaire”. »
Lucien Rebatet, Les Décombres
à propos des défilés du 14-Juillet 1936.

Le Sud, le Sud extrême, à l’approche de l’Espagne.
La plaine du Roussillon, vers laquelle les débandades de l’été dé­versent leurs milliers de touristes.
Comme la plupart des plaines maritimes, elle est vaste et fertile.
Au loin, les cimes neigeuses du Canigou, que Rudyard Kipling qualifiait de « montagne inspirée ».
La zone industrielle de Perpignan-Nord gagne chaque année du terrain : embouteillages, supermarchés, échangeurs d’autoroutes ; c’est de là qu’on file vers les plages ; un complexe de douze salles de cinéma y est prévu pour 1998.
Si l’on prend la voie, toute proche, qui conduit de Rivesaltes à Vingrau, on longe forcément ce qu’ il reste du camp, et les visiteurs qui vont à Tautavel contempler le crâne de l’homme le plus vieux d’Europe (plus de de quatre cent mille ans) s’interrogent sur ces vestiges, dominés par un portique et par un mirador aux allures surannées.
Un site exceptionnel, unique en Europe.
Quand l’avion de ligne entreprend sa descente vers l’aéroport de La Llabanère, on distingue avec netteté les limites du camp et l’interminable alignement de ses baraques éventrées qu’enserrent quelques vignes, un bois de pins et les premières garrigues des Corbières cata­lanes.
La mer n’est pas loin.
Cette partie de la plaine est exposée aux vents contraires, tramontane et marin. Elle peut être glaciale en hiver, brûlante en été. On dit que c’est par là que commence l’Afrique.

Construit pour les besoins militaires à l’approche de la deuxième guerre mondiale, le camp se trouve sur le territoire de la commune de Rivesaltes ; on l’atteint après avoir franchi la rivière Agly.

Qui racontera le parcours et l’errance de tous ceux qui ont débar­qué un jour dans cette gare ? Puis qui dira leur attente ? Vaincus, apatrides, traqués. L’Europe s’est mise en mouvement, des groupes se déplacent. Mais pourquoi Rivesaltes ? Quand on arrive d’Andalousie ou de Galice, Rivesaltes est au nord ; quand on arrive de Brême ou de Berlin, c’est nettement au sud. Certains disent : tout plutôt que la Pologne (où ils finiront – va-et-vient – par retourner au bout de quelques mois). Mais qui connaît le nom de Rivesaltes, ce bourg paisible aux belles demeures bourgeoises derrière leurs jardins ? Même aujourd’hui des gens d’ici continuent d’ignorer l’existence de ce camp dont l’immensité, la va­cuité, quand on se promène dans ses allées désertes, semblent le produit d’un imaginaire incontrôlé. Pourquoi Rivesaltes, que seuls ses vignobles distinguent et tellement éloignée des gesticulations guerrières ? Rivesaltes est un bourg immobile, impavide, autour duquel se met à tourner l’Europe tout entière puis à le traverser sans troubler son sommeil.

Il convient de rappeler que des années trente à la Libération la France a été la terre d’élection des « camps d’hébergement », où étaient regroupés les « individus dangereux pour la défense nationale et pour l’ordre public », les « ressortissants d’un pays en guerre contre la France », même s’ il s’agissait d’antifascistes notoires, « les étrangers de race », les « indésirables " (Tziganes et Gitans) et les « étrangers en surnombre dans l’économie nationale ».

Le camp de Rivesaltes présente, lui, cette originalité, cinquante ans après la fin de la guerre, d’être toujours en activité en 1998 : un bâti­ment en préfabriqué appelé « centre de rétention » et placé sous l’autorité de la police nationale abrite – répétition des formules administrative – des « étrangers en situation irrégulière et en attente d’expulsion ».

Rivesaltes est aujourd’hui un gros bourg de huit mille habitants, à la fois centre de vinification du grenache et du muscat (« Le muscat de Rivesaltes est le roi des vins fins ») et cité-dortoir : Perpignan est à cinq kilomètres.

Couvrant une superficie d’environ sept cents hectares, le camp est divisé en une dizaine d’îlots comportant cent cinquante baraques destinées à accueillir de dix-sept mille à dix-huit mille personnes.

Derrière ses fils de fer barbelés, il en a britera parfois beaucoup plus.

Rivesaltais d’origine, j’ai toujours connu cet endroit, sur la nature duquel, comme tant d ’autres, je me suis tardivement interrogé.

Ce sont d’abord des militaires « coloniaux » (tirailleurs sénégalais et tirailleurs annamites ; on a ppelle ces derniers « les boys ») qui y sont cantonnés
à la veille de la première guerre mondiale

Nos grand’mères, l’été, nous emmènent sur les bords de la rivière Agly pour qu’on s’y rafraîchisse et se scandalisent de la nudité de ces hommes de couleur qui, assis dans l’eau, nous regardent passer.

Fuyant la victoire franquiste à la fin de la guerre civile espagnole, des dizaines de milliers de républicains espagnols se déversent sur notre territoire par le col du Perthus et autres cols, où ils sont désarmés par la garde mobile.
Les combattants et leurs familles, des femmes, des vieillards et une multirude d’enfants.
La défaite, l’exode, la retirada.
lls sont parqués en plein hiver sur les plages d’ Argelès-sur-Mer, Saint-Cyprien, le Barcarès, où beaucoup crèvent de faim, de froid et du typhus derrière les barbelés ; on les enterre directement dans le sable, aux endroits où nous paradons aujourd’ hui en baigneurs.

Mon père héberge deux Espagnols dans notre maison d’école, un socialiste et un membre du POUM, qui, pendant les repas, poursuivent leurs polémiques. Puis mon père à son tour part à la guerre.

Certains de ces Espagnols, aujourd’hui vieillis, sont toujours présents sur ce territoire, pour nous rappeler que, si le gouvernement français avait soutenu la République espagnole en 1936, les camps de la mort nazis n’auraient pas connu, un peu plus tard, leur affluence.

En 1940, le camp de Rivesaltes abandonne son statut de camp mi­litaire pour devenir un camp de regroupement et d’internement, dont les premiers occupants seront ces Espagnols, bientôt suivis, au moment de la déclaration de guerre, par les antifascistes allemands et autri­ chiens, ainsi que par les premiers juifs étrangers qui, persécutés par les Nazis, cherchent une terre d’asile.
Le camp est alors placé sous l’autorité de l’ administration de Vichy, qui en assume la totale responsabilité, la zone sud n’étant pas encore occupée par la Wehrmacht, et met en œuvre une implacable mécanique de répression.
Pour la première fois, en octobre 40, les Allemands déportent non plus vers l’Est mais vers l’Ouest : juifs de Bade et du Palatinat notam­ment, remis entre les mains du gouvernement français, juifs français en provenance de provinces méridionales, Tziganes et Gitans, coupables de nomadisme.
C’est ainsi qu’hommes, femmes, vieillards, enfants de tous âges se retrouvent, après plusieurs détours, « concentrés » au camp de Rivesaltes.

Ma mère, qui fait chaque jour le trajet entre Rivesaltes et Perpignan, mentionne parfois des scènes de regroupement auxquelles il lui arrive d’assister, de loin, dans les gares. Venus du nord ou de l’est, des corps en errance traversent notre territoire départemental pour tenter de fuir en Espagne ; d’autres rôdent autour de l’enceinte du camp dans l’espoir d’obtenir des informations sur les malheureux qui se trouvent à l’intérieur ; certains se font même emprisonner pour retrouver les leurs.

Enfants, nous en voyons passer dans les rues de notre village, où ils nous interrogent pour trouver leur chemin.

Une vieille Espagnole qui a combattu à dix-sept ans sur le front de l’Èbre me raconte l’arrivée des premières juives et de leurs enfants.
Pour ces Espagnoles, marquées depuis de l ongs mois par la guerre. la défaite et l’exil , la vision de ces jeunes femmes débarquant du train, encore vêtues des habits citadins qu’elles portaient au moment de leur arrestation, encore élégamment coiffées, encore ignorantes de leur sort, relevait du fantasme.
Certaines d’entre elles, me dit-elle, fumaient leurs dernières cigarettes blondes en circulant dans les allées.
Ce n’est qu’après plusieurs semaines de réclusion que les premiers contacts sont établis, de part et d’autre des barbelés séparant les îlots, entre les Espagnoles et les jeunes mères juives qui les rejoignent dans la misère morale et le dénuement.
La « maladie de la faim », la cachexie, frappe d’abord les vieillards et les enfants. La perte de poids atteint vingt, trente et parfois quarante kilos chez certains, que la tramontane fait valdinguer contre les murs. Les latrines, bizarrement situées sur une estrade de béton, sans porte, dans lesquelles s’engouffre le vent, sont le premier foyer d’infection.
« Il était fréquent que j’en revienne souillé, ce qui était dramatique dans le contexte sanitaire dans lequel nous vivions... Si on entrait à l’infirmerie, on n’en sortait pas vivant, c’était un bouillon de culture... » (Paul Niederman).
Suicides, tentatives de suicide des adultes, morts « naturelles » dans la vermine des vieillards et des enfants sous le regard impassible des gardes mobiles.

D’après des villageois des environs, on trouve encore dans certaines armoires des tiroirs où s’empilent des bijoux, des alliances, des montres fabriqués à Madrid ou à Cracovie : deux kilos de légumes ou d’abricots sont échangés par les transporteurs ou les marchands contre ces objets précieux que certains détenus ont réussi à sauver du désastre.

À la fin de l’été 1942, bouclé par la gendarmerie, le camp de Rivesaltes devient un « centre de criblage » pour les juifs regroupés dans l’îlot B.
Sept convois sont organisés, emmenant près de deux mille personnes, dont cent cinq enfants, vers Drancy, puis vers Auschwitz.
Des « internés volontaires » appartenant aux associations juives et au Secours suisse réussissent à sauver quelques enfants (voir le film de Jacqueline Veuve Journal de Rivesaltes 1941-1942, d’après le livre du même titre de l’infirmière Friedel Bonhy-Reiter).

tel était le camp de Rivesaltes entre 1940 et 1942, administré par les Français. Personne ici ne se souvient. Personne pour dire : « Je me souviens... ».
la mémoire est en déficit.

En novembre 1942, les chars allemands à croix gammées défilent devant la statue équestre du maréchal Joffre à Rivesaltes, d’où ce dernier était natif. Loin des marches du Nord et de l’Est, cruelle et pathétique revanche sur le vainqueur de la Marne.
Une fois la zone sud occupée le camp est utilisé par les troupes allemandes avant de recevoir, au moment de la Libération, des Français compromis avec les nazis et des prisonniers de guerre allemands (il en mourra quelques-uns, dont les restes seront rapatriés dans les années cinquante vers l’Allemagne).
Plus tard, au terme de la guerre d’Algérie et après avoir été, au cours de celle-ci un camp d’internement des prisonniers du FLN, ce site est entièrement occupé par quelque trnte mille harkis et leurs familles.
Il convient aussi de s’interroger sur les conditions d’hébergement de ces derniers.
Quelque smilitaires peuplent aujourd’hui la partie modernisée du camp de Rivesaltes (où viennent s’entrainer périodiquement des membres de l’Eurocorps) ainsi que des « clandestins », qui perpétuent la sinistre affectation du lieu.

Le camp militaire de Rivesaltes porte officielleent le nom de « camp Joffre ».
Certains estiment qu’il n’est pas opportun de revenir sur le passé, ignorant que l’histoire a parfois la mauvaise habitude de resurgir à l’improviste.
D’autres craignent que le souvenir du camp de Rivesaltes ne nuise au prstige international de nos vins.
D’autres, enfin, des vieux, se sentent confusément coupables de l’existence de ce camp, dont la proximité les a rendus uets.
Le conseil général des Pyrénées-Orientales pour sa part, préférerait voir disparaître ces vestiges, que traverse le tracé du futur TGV Paris-Barcelone. Situés dans l’axe de développement de la zone industrielle de Perpignan-Nord, les terrains y atteignent des prix très élevés.
L’invraisemblable affaire des archives juives récupérées (en partie seulement) dans une décharge publique de Perpignan, où l’« on » s’en était débarrassé, nous montre que le département des Pyrénées-orientales n’est peut-être pas prêt à affronter son histoire.
baraques aux toits défoncés par la tramontane, paysage de guerre oubliée, no man’s land qui n’attire même pas les promeneurs du dimanche à la recherche de brindilles de thym, le camp est toujours là, dans son immensité, sa démesure, traversé par les ombres des événements tragiques qui ont parsemé le XXe siècle. Des étrangers parfois s’y attardent, bien qu’il soit interdit de pénétrer le périmètre militaire, des curieux venus de pays éloignés, où un vieillard revivant son passé leur a, un soir, parlé de Rivesaltes avant de s’endormir.

Si le campde Rivesaltes doit disparaître – et comment ne pas se souvenir de la disparition d’un camp d’hébergement ? – nous demandons seulement qu’on en conserve quelques traces. Une dizaine de bâtiments rénovés, liu de mémoire – une mémoire vivante, à la fois collective et purielle – et de pédagogie, où viendront, plus tard, s’instruire les les nouvelles générations.
Car un camp qui disparaît sans laisser de traces est un camp qui n’a jamais existé.

Claude Delmas
1998

Claude Delmas et d’autres se sont battus pour garder la mémoire de ce lieu. Leurs vœux ont finalement été exaucés, et un mémorial y a été construit, conçu par l’architecte Rudy Ricciotti. Le Monde lui a récemment consacré un supplément, « Mémorial de Rivesaltes » (27-28 septembre 2015).

Passage d’encres III - n° 6 - 4e trimestre 2016.