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Son nom d’oreille - Claude Ollier

vendredi 14 août 2015

SON NOM D’OREILLE

Chacune de ses pensées est un lancer dans le vide, et c’est une autre ligne
qui s’impose à lui, comme en pointillé elle aussi, où percent et se per­dent alternativement bribes et sursauts d’une récitation lointaine en sa faible in­tensité, mais si proche !
Lointaine, oui, à peine perceptible, si peu que ce n’est plus l’oreille qu’il
faudrait lui prêter mais une membrane à amplifier le son ; si proche, car il
semble que rien ne pourrait accuser une plus grande proximité, que la source
en est logée dans le pavillon même dont la fonction est de capter.
Puis cette impression se dissipe, la localisation d’un instant se déplace, ce serait la gorge, le ventre, la poitrine, le cerveau même, ce seraient les circon­volutions des lobes, les osselets, le labyrinthe, les alvéoles des poumons, tel vaisseau irriguant l’iris ou la cornée.

Ce son est consubstantiel à son être, c’est une certtiude, à son être respirant et ­ soufflant, à son cœur battant, à ses muscles et leurs articulations, à ses os, à la moelle de ses os, à ce qu ’il n’arrive pas à cerner comme de « vraies » pensées.
Lorsqu’il se force à « réfléchir », rien ne se reflète en termes nets de la ten­sion momentanée de son esprit ; trois ou quatre mots à la suite lancent un appât où plus un autre ne vient mordre, et c’est là que s’entendent les mots du murmure récitant ; ce murmure a-t-il cessé quand les mots de la réflexjon mort-née s’enchaînaient, ou ces mots-là ont-ils seulement supplanté ceux du mur­mure le temps de leur insolente et quasi muette conjonction ?
Les mots dans le murmure consubstantiel continuaient de se dévider, songe-t-il, comme si peu lur importait d’être perçus ou d’alerter ou de se faire entendre en marge. Sont-ce eux qui ont lancé la réflexjon ? puis l’ont cassée,
interrompue, niée ? Il se perd entre les navettes de ce relais dont seul pourrait livrer les lois, peut-être, un brusque arrêt de la « voix ». Il y a là en lui organe parlant irréfragable comme frappes du cœur et bruit du sang.

D’autres sons que de vocables interviennent, un air scandé, une rengaine, des mots étouffés sous elle, non des paroles à cet air : des mots indifférents, indépendants, sur une même piste dévidant un texte sans auteur ni public, ni éditeur ni diffuseur, ni citique éditeur ni diffuseur, ni critique, sinon l’auditeur malgré lui, qui ne se
sait même plus le théâtre d’une audition, la plupart du temps, son propre auditorium.
Interloqué dans les autres cas, agacé, déprimé peut-être de sentir que tant d’événements , des plus infimes aux plus considérables, échappent à sa compréhension ou à sa viilance, et qui plus est, là même en lui, en sa cervelle, en ses entrailles, à tout contrôle.
Phénomène audible et muet en son dedans logé non comme une bande préenregristrée mais une bande enregistrant et diffusant dans le même temps.
Collusions entre perceptions présentes et segments émis tout bas de fantômes de phrases remontant loin dans le passé.
Schémas d’images entraperçues drainant des mots anciens qui là se réimpriment, infléchissent la péroraison inexorable, inépuisable en sa monotonie.
Bande s’effaçant à mesure de lecture, les données de l’inconscient s’enfouissant à nouveau dans la brève mise au jour, s’y embusquant jusqu’à prochaine convocation de fortune, ressurgie dabolique en son imprévisible instantanéité, sans fin ni origine, toujours parlant en lui et marmonnant les sons comme un signal d’une autre planète, un pointillé ténu de sons venus des étoiles.

Pas facile de se mettre à l’écoute sans se laisser distraire, après quelques secondes, par une agression extérieure ou une chute de l’attention ou un battement irrégulier du cœur.
Il y parvient par moments, s’applique en se forçant puis décroche, incapable d’empêcher la réflexion d’interférer une fois de plus, et c’est l’inextricable embrouillement des lignes à nouveau.
Superposées ou comme mixées de chic, au pied levé, où voici qu’un mot soudain se singularise, non pas se détache mais semble perdurer après son émission, comme sur un plan plus lointain, mais un peu solennel aussi, et net, telle une basse donnant le ton ton fondamental au continuum du discours.
C’est son prénom qu’il vient d’entendre, énoncé là – là-dedans ? là-bas ? – par quelle voix, quel organe, qui vient de l’appeler, l’apostropher ?
Quel appel lancé voici longtemps, aujourd’hui parvenu à lui dans un blanc de la bande, murmuré seulement mais tranquillement ?
Articulé sans vibrato, appel réitéré de quelque vieux quotidien dialogue ou monologue, par quel être pensant, vivant ?
Quel enfant, parent, ami intime ou de hasard, en quelle situation, circonstance banale ou spéciale oubliée, passée au noir ?

Une particularité notable de la voix : n’avoir ni timbre, ni trait reconnaissable, ni vibration d’émoi, le ton est neutre totalement dans le calme parfait à l’arrière-plan suggéré de la scène, ne s’élevant ni décroissant, distincte et pâle, sûre d’elle, allant de soi, s’informant simplement ou rappelant ou marquant le coup dans la trace.
Et la voix a dit son nom, son nom de baptême ou nom chrétien, le premier des trois noms à lui imposés dans ses premiers jours comme la voix s’est imposée à lui dans ses premières heures, infans l’écoutant déjà, à ses cris mêlée bien avant la parole, et ce voici six décennies, entre autres choses imposées à lui.
Qui l’a nommé, a dit son nom ? non pas appelé, il ne croit pas à un appel, même longtemps différé. Se serait-il nommé lui-même, intervenant dans la mêlée monocorde ? La chose en lui a forcé sa voix en lui, forcé l’énonciation par sa voix muette. Le nom est-il celui de la chose même en lui, son prête-nom ?
Personne n’a parlé, le mot s’est fait entendre, lui seul l’a perçu, un micro-événement sonore difficile à analyser s’est produit durant une fraction de seconde à l’intérieur de cette caisse ou cage de résonance qu’est son corps, dans sa tête peut-être entre oreille et cerveau, tambour ou tambourin tympanisant son moi, si tant est que son moi ait voix au chapitre encore dans cette histoire d’oreille et de pétale.

L’unique fruit de l’impromptu glanage matinal repose sur la table de nuit au premier stade d’un flétrissement sans retour, recroquevillé, noircissant sur les bords ; seul le cœur de la conque conserve pour quelque temps encore cette merveilleuse couleur violine modulée selon les plis.
L’inventeur du trésor végétal a repensé à son geste, à la prime perception lorsqu’il a vu l’objet entre les feuilles et l’a identifié curieusement par superposition d’éléments lointains suivant l’une des figures les plus usitées des rhétoriciens.
Quelque chose le retient en ce geste, son bras réinvestit la courbe du mouvement, tout son corps immobile se sent détourné de côté et penché en avant à l’écoute de la voix, tout se mêle à chaque instant dans les bruissements du corps et ses échanges sonores, entre jambes et cerveau, ventre et reins, bras, nuque et sexe.
Il se trouve que, la fatigue aidant, et la vive lumière blanche innervant le dehors, l’effort d’écoute et de méditation a peu a peu raison de son état de veille. Il s’assoupit dans le fauteuil, la carte du Grand Sud glissant sur le tapis, se retranche dans un mauvais sommeil d’après-midi.

Claude Ollier

Passage d’encres III - n° 5 - 3e trimestre 2015.