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Quo vadis ? - Jean-Paul Gavard-Perret

lundi 3 août 2015

QUO VADIS ?

I
L’aigre et le doux. Mots de sable pour recouvrir les traces. Feu follet se centuplant tandis que le corps fiente sa texture fibre à fibre. Partir de Cythère en si terre. Kilomètres d’obsolètes proses dans le cortex. Echeveau ou colombin c’est selon (suivant la manière d’envisager la mixtion).

Être dans un véhicule dont on ignore le nom. Histrion, histrion. Il aurait pu écrire sous un autre nom. Pipelet de Satan aurait fait l’affaire. Et le cyclope idem. Ne s’en est pas privé. Du moins tant que faire se pouvait entre gouffres et variations. Scribe mimisticficateur en son besoin de fuir mais demeurant fixé.

Les mots qui me nourrissent et que je nourris dans une sorte de truisme comme disait une romancière.

Les mots perdus dans ma porcherie (Pasolini). L’écrivain se voûte toujours. Le tout est de savoir sous quel type d’arche.

II

Vie : fuite, déperdition. Mouvements moins orientés que magnétisés par ce qui nous dépasse non d’en haut mais de dedans (macération qui laisse le sujet assujetti à ce qu’il ignore).

Est la littérature dans cela ? Ritournelle de linges, point de fuite, poudroiement jusqu’à l’effondrement. Tout devient en protubérance ou creux. Un trou. En attente la fuite appelle le fragment. Intermittence.

Discontinuité. Eboulis. Rires entre, au milieu. Doutant, marchant. Pour l’extérieur forme grimée – parfois hallucinatoire. Du moins être perçu ainsi. Mais paradoxe vu l’improbabilité d’un centre ou d’un fond. Troubles et gondolements.

Emiettement. Quelque chose de l’éjection et de la déjection. Transe, défaillance, désastre. Trajet d’une fuite à répétition. Cercle en roue carrée. Le peu de consistance s’écrit (il)lisiblement. Odyssées et chutes. Le désêtre forcé interdit le roman. Remuer encore. Morpion de jadis devenant somnambule.

Mouvements valétudinaires. Crêtes et creux. Vie de chien – exit le cabot. Savoir cela. Le dire de travers, en arlequinades. Après bien après l’espoir de paroles germinatives, revue des crécelles blafardes – pompes aspirantes. Corpus de reliques.

Reliquats rémoulades. Jusqu’à l’infinitésimal, l’a-minima. Halte aux tornades mon vieux Tornado. Ne plus croire que les idées grouillent comme des asticots. Delirium très mince. Glisser dans les coulisses – seule noblesse qui oblige le fade au frelaté. Nul besoin de glose ou de codex. Et leurre des clés.

III

Juché sur un pinacle (bottes de vieux papiers compressés) il donne la parole à ses démons : marchant sur la tête il est en abîme du ciel. Fut là. Hissé et mis en tropes. Il intersexe chaque livre par ellipses de plusieurs foyers à la frontière de l’illisible. Tentant de trouver des équivalences au théâtre des noms, cette commodité de la conversation. « Des habits pas des noms », demandait Novarina avant de passer du roi des « Imbéciles » à celui des prétentieux.

Avec ces géniales hémorragies de mots il ne pouvait espérer mieux. Au fil des saignées le discours de sourcier devient sorcier. C’est vieux comme le monde – histoire de cadavres (qu’on encense pour les besoins d’une cause) et de sédiments. Ecrire c’est boucher des trous. C’est exister en divorcé de la transparence et de la transe lucidité.

Entre ange et bête ne reste qu’à hurler après l’âme comme l’ânier à sa monture. L’homme trop humain est à éjecter du cadre de la spiritualité et de l’animalité. Il ne progresse qu’horizontalement. Faim de l’argent, du pouvoir ou de l’abstinence. Son Moi reste le lieu de fascination à partir duquel toutes les colonies pénitentiaires se mettent en marche. L’ego est l’angle plat du réel. Personne ne le perçoit mais il est celui qui dans son ouverture écrase tout le reste.

Écrire : se chamarrer d’ibidem, de post-scriptum, de repentirs d’à-peine et surtout d’addenda. S’excentrer de celui qui en nous même n’a pas de gravité et dont la circonférence est vérolée. En éviter le récit, et l’exhibition. Beckett l’a bien compris. Se moquant des tomates farcies de la littérature : ciels bleus et des déserts blancs.

Mimiques farcesques et envie cistercienne du gris vont de pair dans le médiocre. C’est le nivellement par le bas, par le haut. C’est l’expédient des enfers et des paradis. Tout écrivant est donc infirmier déguisé.
Vieux piano. Émaillé de blanc et de noir. Par petites touches regagner sa surface. S’étoiler, s’étioler puisque ne pouvoir être après avoir été.

IV

Le je écrit pour se dépeupler non pour se remplumer. Le je parle son il, parle autour de sa honte pour la cacher. Rousseau parfait sur ce plan, l’inverse chez Brûlard. Les deux aux pôles extrêmes. Ciel et ornière de leurs démons les obligèrent à des poussées et des stupéfactions qui n’auraient peut-être dues – et a priori – n’intéresser qu’eux même.

Rares sont les œuvres délivrées des verrous de brume. Mais plutôt que le fardeau préféré le trou sans fond de l’être. Y coulisser dans la viscosité du mental – le Castrol de l’âme.

L’innommable habillé d’illusion comme le reste. Beckett fait exception. Et Holderlin se serait pris les pieds dedans. La folie d’Artaud aurait à l’inverse trouvé chez l’Irlandais la chosification et l’amenuisement de l’être lié aux forces du monde et ceux qui le façonnent.

Peau de lapin de la personnalité. Trop oublié. Jadis dans les faubourgs de la ville une femme qu’on nommait « la pattière passait en lançant ses « peaux de lapins, peaux ». Chacune pour vingt centimes. La littérature s’arrête là. A cette messe noire du cri. Par sacrifice ou déblai de l’intériorité. Au-delà banalisation du sens.

Rester étonner par la fourmilière du monde, son équilibre. Tout cela tient d’un mystère que Dante avait tenté de circonscrire dans sa Comédie humaine de la cruauté. L’ensemble en crucifixions circulaires et retournement du divin. Ou son excentricité – trou fondamental du rien et du tout.

Chaque être n’y peut rien. Le chaos retourne d’où il vient, ça tourne en rond, ça tourne rond jusqu’à plus de force. Et énigme de ce qui a jailli. L’homme s’est accouplé à dieu pour tenir – tombant autant vers le haut que vers le bas. Retour à la nuit sexuel, retournement natal. D’Hölderlin à Quignard. Remise de et au chaos. Finir en page blanche. Mots disparus. Beckett appariant songe et réel dans son dernier silence entouré par les femmes.

Aucun livre n’est un livre mais son reste. Moins pensée que brouillard. Celui qui écrit ne sera toujours que son ghostwriter, son fantôme, son nègre gris d’abracadabrantesques cendres et de crachins italiques. Ou si l’on préfère de moutonnements grimés, de macérations abstruses et de frôlements d’imprévisibles élytres.

Écrivant en geyser chacun garde ses chances de parvenir au psychique purin.

V

L’orgueil des anges – noirs ou blancs – est insipide. D’où les impasses des films de Wenders. Trop de désaccords entre vie et image, image et son, mots et images. Faux maquillage de poussière et d’urine.
Paris sera toujours Paris. Même au Texas. Partout l’illusion d’un centre de gravité, molosse de notre aveuglement par obstination d’insecte. Éphémère mot sur la langue.

Compost de monde sur lequel celui-ci s’autorégénère offrant par les divinités un salut à ceux qui triment. D’où l’impossibilité des sociétés athées. En URSS ou à Cuba Pères Maximi furent re-Pères. Sous la discontinuité la continuité déguisée. Texture de l’humain et lot nombre.

Pas un jour qui ne passe sans s’étonner d’être toujours vivant. Couplage du fond et de la surface. Martingale sublime et provisoire à l’horizontalité.

Lorsque le mot ne discrimine pas assez l’image tue. Quand au concept c’est le naturel des cochons – modernes ou non. Truffe de lumière pour esprit frappeur.

Ne pas se faire trop d’illusions sur les mystères de l’inconscient. Il n’est que pauvre hère et rarement père blanc. Plutôt marâtre nourricière. Mais à lui comme à elle nul n’est tenu.

Dans toute cosmogonie la surface est plus importante que le reste. Le monde cultive l’impressionnisme. Ses maîtres l’expressionnisme. D’où les graffitis de latrine. Avec Internet ils ont disparu.

En écrivant le commun des lettrés (se croyant immortels) pensent éjecter du produit fini sacrifié sur l’autel du monde : rebut d’ego en haltères. Ou moires. Expédient d’une illusoire brillance. Parfois rente. Lorsque le griffonnage rencontre le succès comme rançon de gloria.

La lucidité elle-même est un aveuglement. Infirmité déguisée. Fausse salubrité d’une évasion de l’air du temps qui fait la provisoire respiration.

Jean-Paul Gavard-Perret

Passage d’encres III - n° 5 - 2e trimestre 2015 - issn en attente.