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Poèmes - Khalid El Morabethi

dimanche 16 août 2015

Quand je ferme les yeux,
Je le vois au milieu,
Toujours au milieu,
Un monsieur d’un seul œil,
Qui me regarde sévèrement en écrivant sur une feuille,
Il me parle, il me juge, il me condamne et il me frappe,
J’entends sa respiration, ses battements et je sens la douleur,
J’entends ses insultes, les coups de poing et de pied et je sens la douleur,
Même dans son jardin il me frappe, j’ai pris l’habitude de sentir aussi les fleurs,
Mélangées avec la douleur,
Mélangées avec ses frappes qui bloquent la lueur,
Qui bloquent l’eau de passer au cœur,
« Ayez pitié de lui », disent les fleurs.
« Il est innocent ! », dit le spectateur,
« N’aie pas peur », dit la mère, la sirène, puis elle part en mer,
C’est beau la mer,
Il paraît que c’est immense et bleu,
Je rêve de devenir un marin, sage, bon et vieux.
Et d’aller sur l’île aux deux soleils,
C’est beau ce rêve,
C’est beau la mer.
Quand je ferme les yeux,
Je perds mon vocabulaire,
Je ne peux pas me défendre, je ne sais pas que faire,
Monsieur me jette par terre,
Monsieur m’écrase,
La douleur me chuchote : « Patience ami ».
Je sens l’odeur de la mer d’ici,
Ya Rab ! crié-je.
Quand je ferme les yeux,
Je le vois,
Toujours en face de moi.

*
Oublier,
Il a oublié
Que ses yeux étaient bleus,
Le ciel aussi,
La mer,
Il a oublié le sourire de sa grand-mère,
Et ses histoires qui le faisaient dormir.
Il a oublié,
Que la pluie le faisait réfléchir,
Que la pluie avait toujours un effet étrange sur lui.
Aujourd’hui,
Il fêtait ses soixante-dix-neuf ans,
Il a oublié ce vieil amour qui dormait à ses côtés, depuis longtemps,
Cette chambre, ce lit,
Cette maison,
La joie, le bonheur,
Son petit jardin,
La balançoire fixée a une grosse branche et les fleurs,
Il a oublié ses réussites, ses combats, ses pertes, ses espoirs,
Et ses blessures.
Ouvrant les yeux, il aperçut d’autres yeux aux murs,
Ils le fixaient,
En entendant les tic-tac des secondes,
Il a oublié qu’ils attendent,
Qu’attendent-ils ?
Oublier.
Dans le miroir de la salle de bain,
Le vieux,
Se concentra sur ses yeux,
« Qui suis je », dit-il,
Ses joues se mirent à trembler,
Sa bouche se mit à bouger,
Il se concentra une dernière fois sur ses yeux,
Il ne pouvait fuir le poids de sa conscience,
Et dans un rire de dément, il trouva une différence,
Monstre, Monstre,

Khalid El Morabethi

Passage d’encres III - n° 5 - 3e trimestre 2015.