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Vu d’ici - Pierre Ahnne

dimanche 21 juin 2015

VU DICI

Moscou, janvier 197… Mon cher vieux. Ici, tout est résolument conforme à ce qu’on en imagine. Il y a des gratte-ciel de style assyrien, la neige est boueuse, les magasins sont peu fournis et les stations-service rares. La ville est entourée par trois périphériques concentriques et parfois, le dimanche, je tourne en voiture sur celui du milieu. Mais le plus souvent je reste dans mon appartement de fonction où je circule d’une pièce à l’autre. Bref tout est exactement comme je l’escomptais.
Au début pourtant j’ai eu des inquiétudes. Mes nouveaux collègues ne cessaient pas de partir en voyage, en tout cas ils ne cessaient pas d’accomplir les démarches qui devaient leur permettre de le faire. Ils avaient sans arrêt l’Ouzbékistan aux lèvres, Samarcande la Crimée la Kirghizie, le kagébé les visas l’Intourist un long chapelet d’appellations tintinnabulantes, il y avait de quoi s’inquiéter. Déjà on s’était fait muter, dans un endroit lointain, étranger, spécial, est-ce qu’une fois sur place il allait falloir en plus visiter le pays.
Mais un dimanche j’ai été appelé au téléphone par un collègue qui me proposait d’aller voir un monastère. Tout le monde était parti pour le Kazakhstan sous la surveillance de la Guépéou sauf lui parce que l’Intourist lui avait refusé son visa. Sa voiture était en réparation, pas la mienne. Voilà qui te rappellera ces dimanches où toi et les autres vous passiez me prendre pour une excursion à fins d’aération et où je restais le pied suspendu au-dessus du plancher craquant tandis que vous sonniez en me criant à travers la porte que vous saviez que j’étais là. Ce jour-là aussi le combiné à la main je cherchais des prétextes. Mais je ne trouvais vraiment rien de valable et je pensais aussi qu’à supposer que le pays ne soit pas à la hauteur de ce que j’en espérais il valait mieux le savoir tout de suite. Bref j’ai pris ma Renault 4 et je suis allé chercher mon collègue.
Il devait m’avouer par la suite qu’il s’était fait arrêter en essayant une première fois de faire cette excursion et que c’était pour ça qu’il possédait depuis une carte des routes autorisées. Quand on est sortis de la ville et qu’on s’est enfoncés dans le paysage plat et enneigé j’ai eu un moment d’accablement. Est-ce que vraiment il suffisait d’une carte pour pouvoir le dimanche prendre sa Renault 4 et s’enfoncer dans le paysage, comme n’importe où. Entre des groupes de maisons de bois on avançait à travers une plaine sans limites visibles. C’était bien la peine d’être venu de si loin pour tomber dans une campagne blanche, offerte, sans solutions de continuité d’ici jusqu’au Turkménistan. Et en plus il y avait les maisons de bois, des isbas aurait-on été en droit de dire, vraiment tout était conforme à ce qu’on pouvait en attendre. Ça m’avait déjà fait le coup sous les Tropiques. Tout était vrai, température, palmiers, moustiques, bleuité céruléenne des lagons. En plus là-bas il y avait obligation d’exultation, ces lagons répondant strictement à ce qu’on en avait imaginé il fallait s’y jeter en glapissant toute la journée. Sur la route enneigée dans ma 4L ce dimanche-là je me disais déjà qu’ici ce serait pareil, sauf peut-être pour l’exultation, et encore.
Mais en route vers le monastère on s’est arrêtés pour visiter un palais que signalait le Guide Bleu de mon collègue, dans le guide c’étaient toujours des monastères ou des palais. Il était en restauration si bien qu’on a seulement pu le regarder du dehors. Et à cent mètres de là on s’est fait arrêter par la milice pour avoir stationné sur cette route, qui était autorisée à la circulation mais interdite au stationnement. Le milicien nous a emmenés dans une guérite pour dresser le procès-verbal, là, j’ai repris espoir. Quand j’ai vu qu’il dressait avec un porte-plume trempé dans un encrier à bouchon vissé j’ai même éprouvé un élan d’enthousiasme. La plume grinçait, l’après-midi s’avançait, la neige devenait déjà bleuâtre derrière les vitres de la guérite, j’étais de plus en plus convaincu d’avoir choisi la bonne destination. Finalement on a pu repartir, on a atteint le monastère, qui était fermé, on a fait demi-tour et on est retournés en ville. Tandis que les lumières des faubourgs se précisaient à l’horizon je mesurais l’erreur de mes nouveaux collègues qui faisaient tous leurs efforts pour visiter le pays quand même. Ici, ça devait les surprendre, ils mettaient tellement de bonne volonté, tellement d’opiniâtreté à garder leurs Tbilissi leurs Samarcande hors d’atteinte pour qu’on puisse se contenter d’y penser de loin. Et on ne cessait pas de leur réclamer des visas pour y aller vraiment, c’était bien naturel qu’ils s’en agacent. Mais avec moi ils allaient avoir une bonne surprise, je voyais tous les avantages que grâce à eux l’endroit offrait plus qu’aucun autre. Il suffisait de suivre la vaste injonction partout implicite au lieu de faire des efforts pour y couper. Dans mon enthousiasme, par jeu, j’ai donné un grand coup de volant vers les prairies bleues sous la neige. La voiture a pivoté gracieusement pendant que mon collègue se crispait à la place du mort, un instant on a pu croire qu’elle allait quitter la route et puis non, j’ai à peine eu besoin de redresser, elle a retrouvé la ligne droite comme d’elle-même.
Mon cher vieux, tu te demandes sans doute pourquoi cette lettre après tous ces dimanches. Vous me proposiez de venir me baigner avec vous et je restais le pied en l’air car à quoi bon séjourner dans une région industrielle en crise, si c’est pour y faire dans un lac de gravière ce que sous les Tropiques on devrait faire dans un lagon. Vous avez tous été bien surpris quand j’ai formulé brusquement ces demandes de mutation, moi qui n’exprimais jamais le désir de quitter l’endroit où l’administration nous avait envoyés malgré nous. Autour du distributeur à café, quand les regards convergeaient vers la fenêtre à travers laquelle on apercevait les hauts-fourneaux et que tous maudissaient leur affectation, je me taisais. Et voilà que tout à coup je me suis mis à demander ma mutation dans les endroits les plus excentriques par toutes les voies disponibles, Mouvement Général mais aussi Coopération et Détachement près les Relations extérieures. Au moment où les réponses sont arrivées je regrettais déjà d’avoir formulé ces demandes, même en ce qui concernait Moscou je regrettais. Évidemment tout le monde me conseillait d’accepter la Floride, ou peut-être que c’était l’Argentine, je confonds toujours. De toute façon, le temps que les réponses me parviennent, la région en crise avait recommencé de me convenir sous tous les rapports. Comme tout le monde rêvait d’en partir on n’avait pas besoin de la quitter pour de bon, on pouvait rester chez soi sans remords, imprégné par le sentiment de précarité répandu dans l’atmosphère, à imaginer son déménagement proche pour des endroits qui à l’usage se seraient révélés conformes à ce qu’on en supposait. D’ailleurs si ça n’était pas le cas on ne verrait pas l’intérêt de s’y rendre. Mais d’un autre côté à quoi bon le faire pour vérifier.
Le sentiment de l’imminence s’émousse, on se retrouve là un point c’est tout et dans un moment de panique on demande sa mutation tous azimuts. Une fois ces demandes formulées le lieu de séjour provisoire retrouve automatiquement tous ses charmes mais évidemment si on y restait il les perdrait. Bref il fallait s’en aller pour de bon, et tu conviendras avec moi que la seule destination possible était un endroit dont la conformité à ce qu’on était en droit d’attendre impliquait l’impossibilité d’y aller voir. Je circule d’une pièce à l’autre dans mon appartement de fonction. Cet appartement est d’une taille disproportionnée mais c’était le seul disponible. Il donne d’un côté sur un bois de bouleaux de l’autre sur une avenue au-delà de laquelle j’aperçois une usine avec calicot et slogan. Je vais d’une baie à l’autre et le calicot me rappelle que je suis dans un endroit spécial. De temps en temps aussi je tourne sur le périphérique médian, il faut savoir rester modeste. Je circule parmi les Volgas jaunes des taxis et les longues Tchaïkas des vice-ministres, m’autorisant seulement de temps à autre un coup d’œil vers les vitrines quasi-vides à travers les glaces latérales. Il faut y aller prudemment avec le sentiment de la conformité et de la spécialité, il s’agit de l’entretenir sans l’émousser. Bien sûr en parler le ravive. D’où ma lettre. À toi cordialement.

Pierre Ahnne

Passage d’encres III - n° 5 - 3e trimestre 2015.