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Ma vie méridienne - Pierre Ahnne

lundi 2 mars 2015

MA VIE MÉRIDIENNE

Il y a deux catégories de gens. Ceux qui vivent en parallèles et ceux qui ont plutôt des existences longitudinales. La plupart des gens voient leur destin comme une erreur de latitude. Ils sont du nord, d’accord, si on y tient absolument, si on insiste, mais alors dans leurs derniers retranchements car par ailleurs la nostalgie, les affinités, les souvenirs de vie antérieure, bref tout sauf les hasards de la naissance proprement dite les attache au sud, ah le sud. Les couleurs les chaleurs les vêtements peu épais la musique.
Eh bien moi c’était clair tout de suite que j’étais voué aux méridiens. Tout petit déjà je savais appartenir à la dimension est-ouest, surtout est. J’ai été petit au point le plus oriental du territoire national, vraiment l’angle extrême en haut à droite, il y en a un autre en bas évidemment mais enfin quand on parle de l’est de la France c’est de ma région d’origine qu’on parle, l’autre angle tout aussi à l’est c’est clair d’emblée qu’il est au sud. Alors qu’à propos de ma région d’origine est-ce qu’on irait dire le nord, non.
On était tellement à l’est de la France quand j’étais petit qu’il s’en fallait de peu qu’on n’habite le pays voisin. En même temps et justement pour cette raison-là on l’habitait moins que quiconque, du fait précisément qu’il s’en fallait de peu il aurait fait beau voir qu’on l’habitât, l’autre pays, il s’en était fallu d’un cheveu bien des fois et même c’était arrivé à plusieurs reprises dans le passé qu’on l’habite bel et bien, mais de mon temps à force d’abreuver le terrain de leur sang impur et du nôtre on avait gagné le droit d’être du bon côté de la frontière. Car entre eux et nous il y en avait une, bien nette, naturelle, évidente, fluviale, mythique, surtout pour eux. Le dimanche après-midi quelquefois on allait se promener sur la rive, voir le pont, puis faire quelques pas le long des rectangles de gazon plantés de peupliers en scrutant avec une curiosité un peu inquiète l’autre rive, leurs peupliers à eux, leurs villages apparemment sans rien de spécial et au fond leurs montagnes bleuâtres symétriques des nôtres. En général il faisait gris. On digérait un déjeuner plus copieux que d’habitude, on avait hâte de rentrer regarder Zorro surgir entre les cactus noirs dans la lumière blanche, plutôt que de rester à traîner parmi ces arbres frileux sous le ciel couleur d’ardoise de l’Europe, déjà centrale, c’est-à-dire en fin de compte plutôt orientale.
Mais quand même, limite ou pas, ça donnait à penser. Car au-delà de la large surface d’eau sombre ce qui commençait c’était leur ouest, tandis que nous parmi nos rectangles de gazon et nos troncs on se tenait en notre est le plus extrême, au point qu’on n’aurait pas pu faire un pas de plus sans tomber dans l’eau. Et pourtant quelques centaines de mètres plus loin à l’est de cet est-là chez eux c’était l’ouest le plus radical. On restait rêveur quelques minutes, près de notre rectangle, petit, à frissonner sous notre imperméable à martingale dont dépassaient nos mollets maigres parcourus par des ondes de chair de poule.
En plus ma mère, elle, était originaire de l’ouest, pur et simple puisqu’on dit l’est de la France mais seulement l’ouest, le nord et, Dieu sait pourquoi, le midi. Sans doute qu’avec tout ce sang dans nos sillons on est plus essentiellement en France à l’est qu’aux autres angles. Quoi qu’il en soit quand j’étais petit on n’avait pas de voiture et l’ouest de ma mère paraissait très lointain, mythique, symétrique, ici nos eaux violettes nos montagnes bleues notre ciel central, là-bas la mer, arrivant à la vitesse bien connue d’un cheval au galop pour fracasser sur des rocs les bateaux qui s’ouvrent et déversent parmi les cantiques et les signes de croix leurs équipages ainsi que leurs cargaisons de vin de Bordeaux. Ma mère avait échoué dans notre est par hasard, mais pas seulement. Ses origines ultra-occidentales la prédestinaient si elle devait quitter ses rivages à s’installer au point diamétralement opposé de l’hexagone, ça tombait sous le sens. Il y avait là quelque chose d’évident, de nécessaire, de satisfaisant pour l’esprit, quand dans son bain, le samedi soir, veille du dimanche, on évoquait en clapotant ces fameux rocs ce vin ces lames.
Quant à mon père, il était carrément natif des antipodes. Donc, hors-jeu. Quoique si on y regarde de près il y ait antipodes et antipodes. Ceux de mon père étaient résolument occidentaux, la preuve, pour y aller il fallait passer par l’Amérique, et cette idée interposait entre les îles de papa et nous un nuage coloré où se profilaient les cactus et les gratte-ciel, dans des tourbillons de poussière ocre traversée par l’éclat des colts. Au-delà de cet écran les îles paternelles antipodiques se trouvaient repoussées dans un lointain encore plus impondérable, tiède, diamétralement opposé à notre nord-est de terre labourée et de cieux lourds. D’ailleurs plus tard j’y suis allé et je peux vous dire que la distance n’était pas seulement fantasmagorique, vingt et une heures de vol, escales à New York, Los Angeles, l’Amérique on la sentait passer.
On se serait plutôt cru dans une espèce de sud, avec palmiers musique rythmée plats nonchaloir. D’ailleurs on était effectivement au sud, quoique en même temps dans un ouest si lointain que l’est ultime devait commencer à peu de distance, il y a antipodes et antipodes certes mais il faut bien qu’ils se touchent quelque part, une brasse de trop et on aurait très bien pu glisser d’un point cardinal l’autre. Déjà ce sud au-delà du sud qui un peu plus bas sur la carte s’inversait en une espèce de nord ultra-méridional n’était pas franc.
Devant l’étendue de mer et même d’océan à perte de vue sans le moindre roc il y avait de quoi se sentir désorienté, petit, sur la rive parmi le bercement des palmes on était très conscient des masses considérables de liquide désert partout alentour. On sentait bien comme il aurait été facile, à supposer qu’on s’embarquât sur cette surface bleu marine, de basculer Dieu savait où une fois atteinte la ligne d’horizon frangée de nuages tropicaux.
Sans doute par réaction, pour mon deuxième déplacement vraiment important hors du territoire national, j’ai choisi Moscou. Cependant même l’est pur et simple a son orient et Moscou était tout entière habitée par l’idée des steppes qui s’étendaient au-delà d’elle, des chemins de fer interminables, de la Kolyma comme un bloc noir et glacé à la fin des fins.
Bien sûr ces déplacements soudains dans les directions les plus contradictoires étaient le signe d’un problème, j’ai fini par le comprendre. Tout venait de mes origines excentrées. Si j’étais né dans une région médiane je n’aurais pas éprouvé le besoin de ces sauts à tous les bouts du monde, séparés par de longues périodes d’immobilité intense. Quelque chose ou quelqu’un avait mal visé et j’étais tombé dans un angle, un recoin, depuis j’essayais de compenser comme je pouvais ce départ asymétrique. J’ai pensé que tout irait mieux si je m’installais dans la capitale, en terrain neutre, central, équidistant des points extrêmes du territoire national et du globe. Mais à peine arrivé j’ai découvert qu’il n’y avait à Paris que deux directions, l’est et l’ouest, et qu’on glissait de l’un à l’autre dans les deux sens de Nation à la Porte Dauphine par Barbès ou Denfert-Rochereau. Rue de Rome, le long des voies ferrées, l’est de l’ouest et l’ouest de l’est se faisaient face comme sur le fleuve de mon enfance. En plus, alors que tout me prédestinait à Charonne, à Belleville, au pire à Pigalle, j’ai mal visé et j’ai échoué à Passy. Tout le monde habite de l’autre côté, je dois me livrer à un va-et-vient latéral permanent, on n’en sort pas.

Pierre Ahnne

Passage d’encres III - n° 3 - 1er trimestre 2015 - issn : 1271-0040.