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Yumi, de J.-P. Faye : voyage au bout de la nuit » - Jean-Paul Gavard-Perret

samedi 6 septembre 2014

VOYAGE AU BOUT DE LA NUIT

Jean-Pierre Faye, Yumi, Notes de nuit, Paris, 128 p., 19 €, 2014.

Chacun se veut amnésique, feint d’effacer les dates mortelles qui tiennent lieu de reflets. Si en nous les animaux persistent la cendre en accentue les museaux et les griffes comme les noirs lambeaux des ruées de métal et d’ondes mortelles. Jean-Pierre Faye a toujours refusé de les remiser dans le puits des illusions. De la femme violée puis tuée il faut que l’ombre rebondisse. Les équarrisseurs croyaient et les révisionnistes espèrerent pouvoir lui donner des ordres. Mais son fantôme dit : « Venez par là ». Que faire alors sinon le suivre ? A travers Yumi (dont le nom veut dire « je vous » ) Faye témoigne pour ceux qui ne peuvent parler : « la grande étoffe qui flotte au dessus d’elle [Yumi], quand elle a passé la porche, poignets menottés, porte le double dessin des deux triangles : femme et homme, interpénétrés en étoile ». Le plus grand travail de mémoire est la voix paradoxalement muette de la femme qui monte à travers celle du narrateur Comme une fumée opaque elle fait masse. Son corps résiste face à la bonne conscience que l’auteur broie. On lui doit la mémoire.

Avec Yumi il s’agit affronter le réel pusillanime et muet et montrer la bête quel qu’en soit le repère géographique. Bombe atomique en Extrême-Orient, génocides de l’Occident. Faye rappelle qu’on a appelé « êtres » les exterminateurs qui ne l’étaient plus. L’auteur écrit afin qu’ils soient mis au ban de l’humanité pour fixer le martyre des innocents et la folie des hommes. Chacun en effet se veut amnésique, feint d’effacer les dates mortelles qui tiennent lieu de reflets. Grâce à Faye nous ne nous arracherons pas à la victime et à la catastrophe. La discrimination est l’étranglement du souffle, l’abîme de la disparition. Craignons donc la tempête même si apparemment elle ne pleut plus. Elle laisse béant un inconscient collectif. En scansion des pas peuvent claquer et s’armer. Yumi est donc l’appel afin qu’à la montée des violences succède le désir d’être. Mais il reste plus proche de l’ombre que de la clarté. Toutefois les cris recouverts font office ici de semences de vérité. Il faut parfois affronter le réel pusillanime et muet et montrer la bête du monde.

Jean-Paul Gavard-Perret