La Barlenn*
(suite)


« Une aventure vus dirai
Dunt li bretun firent un lai
Laüstic ad nun, ceo m’est vis
Si l’apelent en lur païs;
Ceo est russignol en franceis
E nihtegale en dreit engleis... »   

       Marie de France (Le Lai du Laüstic).

[...] III) Seuls mes parents ne parlaient 
que français, mon père parti, seule ma mère. Les grands‑parents et leurs amis, nés au XIXe siècle, avaient pour langue maternelle le breton. Ils avaient appris le français à l’école, les grands‑parents « reçus, précisaient‑ils, premiers du canton au certificat d’études »,  qu’ils avaient passé à onze ans. Les paysans du hameau ne parlaient que breton. S’ils étaient allés à l’école, eux, à quelques kilomètres de là, c’était comme par mégarde, entre semailles et fenaisons, quand il ne pleuvait pas. Intermèdes rompant les travaux des champs sans véritable incidence. 

IV) Je venais d’un monde marin tout bleu. J’arrivais dans un monde tout vert avec les quelques taches jaunes brouillées de gris des toits de chaume, dans l’odeur chaude et confortable des fumiers s’exhalant à la porte des pièces d’habitation, dans l’agitation colorée et compulsive des poules et du coq, dans l’agitation désordonnée et fangeuse des cochons dans la mare au milieu de la cour, dans les va‑et‑vient des vaches blanc et noir, des prés à l’étable, de l’étable au pré. Et le chien noir Kidu, kidu qui veut dire chien noir, toujours en train d’aboyer sur vous au bout de sa longue chaîne quand il n’était pas de service et sur les vaches quand il était gardien de troupeaux. 
Je devins gardienne de vaches, avec jubilation. J’avais une robe en angora blanc et des souliers vernis et trois ans. On me confia la journée entière à l’une ou l’autre des filles des trois fermes du hameau. Elise, Germaine, Marie ou Rose, je ne sais plus. A Elise surtout. Elles étaient jolies et fines, à cet âge qui défie les aléas sociaux, où se dessine un état de grâce, fugitivement. 
                                                     
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N° 11-12 Nov.-Déc. 2011
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Nous partions, le long du chemin avec le troupeau noir et blanc et le chien noir. Dans les prés, jouer avec les fleurs, le ruisseau. Tel pré, tel pré, on changeait de pré. Les prés avaient des noms bretons comme les vaches. Les hommes et femmes avaient des noms français −à cause du baptême et des curés.       

On changeait souvent de pré. On avait − longeant les prés, changeant de pré− l’intuition de la géographie, du damier qu’était le bocage (et peut‑être du rythme tel que certains peintres comme Klee l’ont défini).

V) Allant dans les prés, avec Rose, Elise ou Germaine, c’était toujours le même bonheur où rien ne se passait. Elise, Rose ou Germaine faisait sortir les vaches de l’étable avec une branche sifflante de sureau; les vaches maladroitement se bousculaient, se cognaient en franchissant le seuil. Elles oscillaient de la tête, comme les anges‑tirelires des églises, pressées de se mettre sur la route pour leur pâture. Kidu, enfin détaché, commençait à aboyer, par excès de zèle. Le convoi s’ébranlait. Des noms de vache fusaient, des jurons Gacht ! Malartui ! Il fallait les rappeler à l’ordre. Certaines traînaient. Entre les talus herbeux, on allait. [...]

(La suite au prochain numéro.)

A paraître (Passage d’encres, 2012.)


u Michelle Labbé a vécu toute son enfance face à l’île de Groix.  
Elle a publié, chez L’Harmattan, outre une thèse sur Le Clézio, des romans et des récits : Exit indéfiniment (sélectionné
par le Salon du livre d’Amnesty nternational, Plumes rebelles, 2000), Le Marin d’Anaïs (prix du roman d’Antibes-
Juan-les-Pins 2001), L’Endurance du voyageur (Etonnants Voyageurs, Saint-Malo, 2003), Le Bateau sous le figuier (2006), La Suite américaine (2010). 
De nombreux articles, poèmes et nouvelles dans Critique, Action poétique, études, Brèves, Conférence , Passage d’encres...

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texte - l’artiste invité

©  Ch. Tricoit